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vendredi 14 février 2025

Autobiographie d'une des artistes les plus singulières du XXeme siècle : Marianne Oswald, Je n'ai pas appris à Vivre

 

“Ce livre a commencé sur les nappes de papier des petits bistrots de Paris où j’allais manger en compagnie de personne.

On venait de me couper la gorge.
Les médecins disaient : “Si vous voulez faire le métier de chanteuse, taisez-vous en dehors de vos chansons ; sinon le bistouri du chirurgien n’y pourra plus rien”.
Mais il y avait en moi des choses qu’il me fallait raconter. Les nappes de papier étaient patientes, les images montaient du fond de mes souvenirs et se mettaient à danser. Doucement, les images poussaient sans que je puisse les arrêter, doucement comme moi j’avais poussé, herbe sauvage à l’ombre du dédain.

Un beau jour je pris le bateau pour l’Amérique. J’ai chanté là-bas. Mais lorsque les cordes de ma vie, comme les cordes du monde, furent emmêlées à en étouffer la terre, je me mis de nouveau à écrire ; cette fois en langue américaine.
Pendant ce temps, mes chansons dormaient.

Dans cette Amérique en fièvre, je rencontrai Mimi Pearce et ses deux ravissantes petites filles, Merry et Nancy. Chez elle, loin des grandes villes, entourée de pelouses joyeuses, je finis mon livre, qui fut publié à New-York.
Albert Camus, qui était venu aux Etats-Unis pour y faire des conférences, lut One small voice, l’aima et le rapporta en France.
Mais il fallait que je revoie le ciel de Paris, avec ces étoiles sur des balançoires de nuages en fête.
Enfin je repris le bateau et de nouveau je revis la France.
Je réécrivis mon livre en Français. Et il est devenu…

                                             
JE N’AI PAS APPRIS À VIVRE

Merci à tous ceux qui m’ont encouragée à faire danser mes images sur des feuilles de papier.

                                                                 Cette Marianne ”


  Benoît Broyart, auteur et éditeur, du fait d'une rencontre avec Janine Marc-Pezet, amie de Marianne Oswald les dernières années de sa vie (au cœur du bric à brac d’une chambre sous le toit de l'Hôtel Lutetia) a exhumé l’autobiographie de la chanteuse danseuse actrice parue pour la première fois en 1947.

Récit bouleversant d'une enfance et d'une préadolescence non faites spécifiquement de coups (bien que), ni de coups du sort (bien que), mais d’une relégation quasi-permanente en même temps que de la construction, finalement, d'une personne et d'une artiste. 
Honnie, trahie, rejetée, les souffrances de la petite Marianne auront fini par imprégner sa voix et son être-même.
Récit passionnant d'un bout de vie, d'une époque, d’une éducation qu'elle finira par se faire elle-même parce les autres c'est pire que tout, puis et surtout d'une émancipation, préfigurant ce qu'elle deviendra alors.

Pas de défilé de “connus” dans ce livre lumineux, et c'est heureux, mais une fable touchante et très émouvante (puisque narrée à la première personne du singulier) et qui se lit comme si l'on volait sur les ailes du désir au creux d’un gigantesque appétit de (sur)vivre. 

Récit d'un quasi-quotidien pendant la première guerre mondiale (elle qui était Lorraine, donc un jour allemande le lendemain française) ce qui l'ancre si intensément dans la vie, en son temps, dans sa réalité, dans sa vitalité même mais au-delà, au-delà du temps lui-même puisque c'est finalement le récit émouvant d'une petite fille comme il pourrait y en avoir pas tant que ça.

Nota bene : En ces périodes merdiques qui sont les nôtres, on aurait coutume de dire et la direction des affaires humaines ici-bas elle-même, que le livre serait galvaudé, voir superfétatoire, pour ne pas dire inutile, hein, et puis y en a trop, regardez ces étals de libraires, bouh c'est pas honteux, tout ça pour servir le gauchisme ambiant en plus, et puis ça sert à rien tout ça, à l'heure où la planète devient barge, et où plus que jamais çui qu'à la plus grosse est en passe de foutre le monde en l'air, préconisant en sourdine (ça fait pas encore bien de le dire), et avec un nombre impressionnants de collaborateurs de toute obédience, que le livre est chose un peu inutile puisque finalement pas franchement rentable. A vous qui pouvez aisément vous contenter de consommer, de télécharger une appli, de bouffer de la connexion wifi devenue principal vecteur de la décharge publicitaire mondiale et/ou de vous prosterner devant l’IA étant donné qu’à force, votre cerveau lui-même aura fini par en prendre un coup.

Allez à rebours. 

N'allez qu'à rebours.
Allez vers ces chemins de traverse et évitez les empires suivistes du marché, le marché étant contiguë et généralement adossé à çui qu'à la plus grosse. Barrez-vous, foutez le camp, cassez-vous, rejoignez cette dissidence qui s'appelle le cerveau et ce qu’il conçoit de plus beau loin des impératifs du marché, malgré ce qu’on s'apprête justement à faire de lui pour des impératifs de marché.

Allez, par exemple, chez le dernier éditeur de l'autobiographie de Marianne Oswald, Benoît Broyart et sa librairie, celle-ci fonctionnant selon un modèle propre à l’auteur. Ce genre de personnes, même s'ils ont tant à raconter, ont comme caractéristique première d'écouter plus qu'ils ne parlent.
Moulin à paroles moi-même, j'en ai fait l'expérience lorsque je rencontrai l'auteur et la dernière amie de Marianne Oswald, Janine Marc-Pezet, accompagnée de son charmant accent marseillais, au dernier festival du livre de Quiberon.

Merci à eux pour ce qu'ils sont et ce qu'ils ont fait, et allez voir impérativement, avant qu’une ogive russe ou américaine (kif kif) ne nous tombe dessus, ces coffres aux merveilles que sont certains livres, dont celui-ci, mine d'or, de diamant, de dentelles, et qui a le partage de vie, l’émerveillement, la rage, la colère, la décence et la différence des êtres comme point de vue, point de vie, point commun. 
Et puisqu'en partie, qu'on espère la plus grande possible, ça ne tient qu'à nous de rester encore des enfants (conscients).

Je n’ai pas appris à vivre, par Marianne Oswald, Éditions Benoît Broyart. (Introduction de Jacques Prévert) 



jeudi 16 janvier 2025

Les Iddyles de la complicité, de Carl Watson

     Quand il m’arrivait encore d’en ouvrir, la quasi-totalité des bouquins me tombaient des mains. C’était dû à la période, comme à moi-même, un moi-même peu engagé dans une période peu engageante. Pas spécifiquement du fait que j’aurais dû me chercher un boulot et que ça m’était prioritaire, mais parce que ces livres semblaient sans goût, sans saveur, eux-mêmes désœuvrés d’eux-mêmes quand ils n'étaient pas surgonflés par l’impérieuse nécessité de survie d’un milieu tout entier. Du Voici le temps des assassins, le temps des assassins était finalement arrivé tranquille, puisqu'on l'avait laissé faire, même qu'on l’avait appelé et encouragé, consumérisme, tout en égotisme social personnel, aidant.

S’était alors répandu, avec la coulée sûre d’une source intarissable, cette pesante certitude d’une innocuité totale au milieu d’un monde hardcore ; comme si l’on évoquait Chateaubriand dans l’espace Shampooing d’un centre Leclerc tout ça sur du Gilbert Montagné.
En vérité, la confusion et une façon particulière propre au marché de noyer le poisson avaient créé des dommages irréparables dans le cerveau des plus avancés de nos concitoyens, déjà préalablement abîmés par le vide culturel ambiant mélangé à la société du travail et ce qu'elle vous préparait en tant qu'espace de débilité afin que vous surconsommiez comme un âne à votre tour. Bref, le bouquin était devenu un produit comme un autre, et même plus désirable et attractif qu'un autre. Les capitalistes avaient compris que le cerveau des gens portait en eux une infinité de marchés porteurs en perpétuel bouillonnement à aller pêcher du gros chiffre en continu. Noël en était l'exemple parfait. Plus les auteurs(trices) se présentaient lourds de conséquences, moins ils en exprimaient quoi que ce soit.

Alors quand on en tenait un gros (poisson), qu’on ferrait une promesse, à l’image des chercheurs d’opale au fin fond du bush australien chez RMC découverte, on ne lâchait pas, les copains élevés à mâchonner des cailloux vous auraient regardé droit dans les yeux, alors l’on insistait, déjà parce qu’on avait pas le droit de faire comme s’il n’y aurait pas eu, quelque part, une famille à nourrir. C'était une question de vie ou de mort. Vous allez me dire pour le secteur aussi, hein, mais je vous répondrai, à l'image du secteur lui-même : hors sujet.
Franck Payne, l’autre de Carl Watson, m’était familier du fait d’un premier vrai bel opus (À contre-courant rêvent les noyés) mais l’auteur m’avait, bien avant ça, emporté avec le sublime « Sous l’empire des oiseaux" (Vagabondes éditions).
On avait pas lu ça depuis les grands ; Buk, Fante, Braverman, forcément talonnés par une ribambelle de poussifs. Passer à côté était criminel. C’est pourtant ce que s’acharnait à faire tout un milieu, occupé à chier ses crottes avec l’impressionnante ponctualité d’Amazon relayé par Mondial Relay. Et c’était pas ce vide tout en cooptation plouf-plouf qui aurait pu me démentir, puisqu'il ne finissait plus qu’à s'adresser à un écosystème qui, jour après jour, se réduisait.
Donc, rebelote. 
Des auteurs pareils, ça vous oblige. Ce qu’ils ont dû tirer d’eux-mêmes (d’elles) mérite qu’on essaye de se mettre à la hauteur des enjeux. Car eux le savent, ce qu’ils sont : Vie, mort, totalité, tonalité, non pas Bon A Tirer.
Ce qu’il y avait de mieux sous les auspices ces derniers temps, c’était sans conteste un magicien encore en exercice. Ca tombait bien, c’est ce qu’était Carl Watson.
Je décidai alors de fourrer ma lecture du moment au fond de mon derche et de m’envoler vers les idylles de la complicité.


D'À contre-courant rêvent les noyés à cet opus l’on passait des crevardes années 70 aux eighties bardées de pubards, signe d'un monde en voie d’agonie. Ce qui est bien avec Watson, c’est qu’il demande le maximum (écoute, attention, concentration). L’idée étant, de faire cette partie du boulot qui consiste à se creuser les méninges jusqu’à accepter d’avancer sur un territoire inconnu. Les mots ne vous « pètent » pas à la gueule (ou rarement, puisque la plupart du temps c’est d’un argument de vente dont il est question), il faut accepter d’aller les chercher et c'est à partir de là qu'ils prennent leur profondeur et leur saveur (loués soient les traducteurs).
L’auteur, lui, va au bord de l’inexprimable, il va même au-delà, et c’est à mon avis, le sens même des livres et de la littérature en général ; dépasser le constat, enfoncer la porte de la platitude, changer le paradigme, exploser un verrou du langage pour chercher à exprimer « autre chose », à la limite ce que l’auteur lui-même n’aurait pas voulu, ou ne se serait pas attendu à voir sortir, bref, tenter enfin de découvrir ces terres inconnues de lui mais qui pourtant, en finalité, sont lui, et donc, forcément, nous.
C’est ce qu’on trouve chez l’auteur, cette facilité sidérante à vous faire basculer, par les mots et la langue, dans un cheminement allié à une imagination elle-même reliée à une réflexion profonde. Limites, franchissement, puis…bascule. Sur ce chemin de crête, après y avoir découvert les cimes. Et lorsqu'on redescend, c’est pour l’aventure d’une anecdote hallucinante ou l’aboutissement d’une réflexion troublante doublée du vertige propre à l’immensité du point de vue. Qu’on embrasse et pas que du regard, puisque chez Watson, la conscience géographique semble irrémédiablement liée à la conscience tout court. Le reste est pianotement, classe et grâce. 

Pour dire quoi, vous me direz ? A peu près tout de ce qui nous constitue, ou du moins qui constitue notre nature comme l'expérience qu'on finira par avoir de la vie dans sa belle et simple foutue vraie complexité.
Ce livre est un voyage, une remontée dans le temps et dans sa première partie l'irrésistible (mais très risible) description d'un milieu. Dans la seconde, une découverte de l'Inde, un voyage au cœur de soi et de la relation à l'autre donc aussi de sa perte. Payne (Watson) est désormais plus installé dans sa vie que dans son passé précaire cahotant de boulots en boulots, mais la vie, ses sens, leurs directions et la traduction constante de ce jaillissement de conscience en la forme d'un flux permanent est toujours aussi fascinante à lire. 

Extrait :
“Bernadette répétait souvent que la divinité corrompait et que c’était elle qui détruisait la plupart des gens, car lorsqu’on convoque l’esprit d’une icône pour renforcer sa propre médiocrité en ce monde -que ce soit une déesse, une star de cinéma ou n’importe qui d’autre-, on fait commerce d’une marchandise qui commence à perdre de sa valeur dès l’instant ou elle est acquise. Et puis ces intellectuels populistes qui tentent de justifier le culte de la célébrité en l’associant à des personnages mythologiques se contentent de donner un aspect rationnel à ce que Bernadette qualifiait de paresse spirituelle. Cela, elle pouvait le pardonner, mais pas ces rapprochements irresponsables avec la divinité. D’après elle, le culte bidon de la déesse avait pour seul résultat de rendre les femmes inertes, de les enfermer dans un double lien nocif. Que se passe-t-il, par exemple, lorsque “l’élue” est contrainte de se demander : “qui suis-je pour priver ces masses affamées de ce dont elles ont besoin ?” Personne ne s'intéresse à la solitude qui accompagne cette décision, ni au conflit intérieur causé par l’arrogance et la soumission simultanées. Tout cela afin d’expliquer pourquoi, enchaîna Bernadette, lorsqu’on tenta de lancer les cendres de la Callas dans la mer, elles revinrent en plein visage des participants à la cérémonie. Tel est le jugement des morts. Mais telle est aussi notre complicité avec les défauts d’autrui.
“ Que veux-tu dire par là ? demanda Kathe, doutant des convictions progressistes de son ami.
- Je veux dire que ces personnes n’existent pas sans nous. Nous sommes complices de l’ego d’une femme comme la Callas, tout comme nous sommes complices de la violence de Kali ou de la virginité de Marie, ou de la tragédie de Janis et de Jimi. Et nous sommes tout autant complices du prétendu mystère de Sophie. Personne n’est ce qu’il est sans la place qu’il occupe dans les récits de son entourage. En fait, on ne sait jamais avec certitude qui on est, en dehors de nos propres perceptions et de leurs limites.”

Les Idylles de la complicité, Carl Watson, éditions vagabondes (2023)



mardi 16 avril 2024

Des nouvelles de Melenez, de Gaëtan Lecoq

     Alors que le polar est souvent investi d’une vocation sociale voire d’une utilité historique plus que de finalité littéraire, ici, si ce livre est complètement littérature, il n’en est pas moins dénué, bien au contraire, d’un intérêt social et historique véritable puisqu’il fait le récit d’une communauté îlienne (imaginaire, l’île n’existe pas) il y a de cela plus d’un siècle.
Malgré un début difficile (mes habitudes de lecture), petit à petit s'y égrène la magie du verbe de l’auteur mêlée aux descriptions ciselées distillant le goutte à goutte d’une atmosphère d’une ampleur très imagée aussi réaliste que peut l'être la rugueuse réalité d’une telle communauté face à la vie, mais également, et surtout, puisqu'on est en Bretagne et pas ailleurs, face à la mort.

10 nouvelles-paysages d’un monde d'outre-monde, puisqu’il y est question de la mer, là où l’auteur fait exister et vivre sa communauté, l’observant en conteur-entomologiste, racontant son et ses histoires, ses tourments, ses conflits, rites, antagonismes, ses guéguerres et ses habitudes. Population si finement observée qu’on en devine le vécu de l’auteur lui-même, jusqu’aux rituels religieux d'une enfance si profondément ancrée que celui-ci n'aurait alors plus eu qu’à se souvenir.

Mais quelle est la part de vérité dans un récit qui convoque autant les contes et légendes sur ces terres aux atmosphères aussi changeantes que le caractère de ses habitants ?

Clichés ? Jamais, puisque l’auteur a l’intelligence d'inclure la dure réalité des lieux et de ces êtres au cœur de la fantasmagorie du récit à l'image du regard d’un enfant qui voit un monde si immense autour de lui que celui-ci en devient démesuré et irréel, donc, forcément, et de ce fait, légendaire. La légende naît de là, en fait. D’une admiration sans borne pour ce qui serait plus grand, donc inatteignable.

La Bretagne n’est pas un pays, mais une multitude de pays, délimités tout en étant illimités, enrichis de langues, rites, coutumes, de cultures et d’histoires, de déplacements de populations jusqu’à l'arrivée de tant d’autres. Mais elle est aussi et toujours un ailleurs qu’on croit avoir perdu ou qu’on cherche désespérément, parce qu’elle ne se raconte pas et ne se racontera jamais dans les dépliants touristiques.
Début 20eme : Deux femmes meurent le même jour, l'une de maladie, l’autre par suicide. Premières pertes dans les deux familles dominantes de l’île qui, en quelque sorte, mais à distance, se font face à chaque extrémité de celle-ci. Si ça vous plante à décor, ça distille surtout ce qui pourrait arriver, en cette Bretagne où quelques kilomètres ont longtemps été la distance séparant le connu de l'inconnu.

Petit à petit, à mesure de la lecture, c’est comme si l’on tombait, en ce monde, comme si l’on en devenait mousse, pierre, eau dévalant le rocher, sable incrusté, jetée du port, frémissement des ajoncs et de la bruyère sur une lande rocailleuse soumise aux vents puis aux eaux d’un océan furieux comme à celles, aussi soudaines et définitives, d’un ciel d’orages tonnant sa punition divine jusqu’au soleil couchant qui embrase, réconforte, embrasse, remue aux tripes.
C’est le propre de la légende que d’arrimer solidement le réel au merveilleux. Et surtout de ce réel fait des sentiments tortueux, tourmentés, torturés, des êtres.
Si je n'ai que trop peu de souvenirs de ces contes et légendes qu'à peu près tout le monde connaît (lavandières, korrigans, Ankou, dames blanches), Gaëtan Lecoq revisite ici le genre à sa manière, recréant d’autant mieux ces récits qu’il aura probablement arpenté lui-même longtemps ces terres rattachées aux rites d’un autre temps.

L’auteur nous parle de l'intérieur de cette bulle de mythes qui en vérité s'appelle l'endroit d'où nous venons, même si beaucoup d'entre nous l'ont oublié, refoulé, tout simplement pas connu.
Certains pourraient même l’appeler froidement, techniquement : la fiction. C’est bien d’autre chose, comme d’un au-delà, dont il est question là, et dont est fait notre pays.

Sinon ne serait-on plus que des villes qui grossissent au milieu de caravanes de vacanciers consommateurs plaçant le mot fête estivale au beau milieu du mot culture tout en faisant mine d’apprécier ce qu’on leur offre-à-la-demande ? Vendre le tourisme comme libérateur, puisqu’il fournira du boulot, comme a été bradé, dignité, culture, savoirs, idée d’un peuple, transmissions. Plus que mémorielle, l’œuvre industrielle du siècle dernier aura été de détruire, voir de faire disparaître, et à défaut de ne pas y arriver, de transformer le maximum de gens en serfs d’une industrie nouvelle. A l’image des langues. Transformer les servants d'autrefois en de nouveaux serfs prêts à accueillir chaque année sa plâtrée de nouveaux touristes. Sous la bénédiction de pierre des résidences secondaires.
Ce retour dans le passé en est donc plus riche et plus nécessaire encore. Et aussi pour voir et savoir et mesurer ce qu’on a pu tuer et/ou, plus simplement, ce qu’on a pu laisser disparaître, en nous, et hors de nous.

Lyrique, mystique, poignant, ce pays est profondément inscrit, ressenti, dans et par le récit.
Ces nouvelles tissent la trame de la lignée des deux familles et ce qui finira par leur arriver. D’un amour perdu dont on ne se remet jamais (m’a fait penser àma nouvelle SLF), noires, déchirantes, donc forcément bretonnes, ces nouvelles nous parlent de la douleur et redessinent les vies avec la minutie d’une écriture qui a su observer et replonger dans nos quelques racines encore visibles encore sensibles.

Du récit épique d’un naufrage jusqu’à celui de la fille du patron fuyant l'emprise (et l'entreprise) paternelle, les destins sont passablement merdiques et les amours forcément très entravés.

Le temps a fait que les Goulven et les Kermorvan, nichés dans leur partie de l’île, ont donné des ramifications d’êtres meurtris par la guerre.
D’une incroyable et si fine description de ce microcosme propre à un jour de marché jusqu’à un très humoristique mais très médical toucher rectal, ressurgira perpétuellement le conflit, du fait de jeux, d’enjeux, de rapports de force, de pouvoir économique et de pouvoir tout court d’une famille sur l’autre. Alors reviennent les figures légendaires, puisque ce sont elles qui finalement parlent et font parler bien mieux que les vivants : Dames blanches, moine rouge, Bag Noz emportant les morts vers l’au-delà, destin tourmenté et au bord du gouffre, puisque c’est même d’un trou de l'enfer dont il est question.

Dans une fin épique et lyrique, l’histoire en sera alors tout à coup éclairée comme le serait une côte entière par un phare au milieu d’une nuit très sombre.

On pourrait s'étaler, retourner le récit sous toutes ses coutures, en faire de multiples lectures, ce fut un très beau moment que ce livre finalement assez court, mais d’autant plus riche et d’autant plus dense.

Et puis j’y ai retrouvé un pays perdu. Celui des contes épiques d’un autre temps mais qui expliquent mieux que tout et que quiconque qui nous sommes vraiment.

Merci Gaëtan. A conseiller urgemment.

Gaëtan Lecoq, Des nouvelles deMelenez, Éditions la part commune.

  

jeudi 4 avril 2024

ÖPERATIÖN ACE ÖF SPADES

     Ne faites jamais ça : Quitter un bouquin aussi prenant pour aller vaquer à quelques occupations que ce soit, sous le prétexte, par exemple, d’un bête tsunami qui aurait emporté la quasi-totalité de votre famille alors qu'au fond vous savez bien que vous n’en avez même plus, bordel de merde, de famille.

J’ai fait cette erreur. Et ç’aurait dû m’être fatal ou du moins rédhibitoire. Comment voulez-vous recoller au monstre ? Réemprunter le sillon du bolide ? Retrouver les trépidations de la machine, aurait vêlé la Bardot au boeuf Gainsbourg ? Facile. Ca vient tout seul, y a pas à forcer le destin ; il est là, tout cru, prêt a régner, prêt à massacrer et il s’appelle Motörhead.

Je le savais. Que Patrick Foulhoux baignait dans son jus ; on ne se refait pas. Expression fausse puisque le gazier se refait constamment, passant du témoignage au travail fouillé du journaliste chroniquant  moult groupe dont nul quidam ici-bas, accroché au réseau tel le veau et ses ataviques compères d’abattoir à leur bavoirs, n’aurait souvent la moindre idée.
C'est dire si Motörhead, lui, il connaît.
Et son écosystème sur le bout des palmes, à l’image de Patrick Duffy nageant dans les eaux turquoises* d’une piscine de Miami avec cette même grâce duveteuse avec laquelle il jette un œil d’entomologiste compréhensif sur Mireille Mathieu dans “Together we’re strong”.**

Ça commence par un black-out sur la planète. Plus de son du tout. La cause : une zone blanche dans laquelle la terre se serait engouffrée. Un dysfonctionnement astral ?
Comme le dit l’auteur :
“Seule certitude, chaque seconde qui passe peut ouvrir une faille spatio-temporelle entre le maintenant et l’ailleurs, là ou jamais la raison humaine ne s’est aventurée”.
Si l’ennemi est le silence, la réponse sera donc : Le tréma sur le o. 
Et qui mieux que Motörhead, spécialiste en la matière, pour fabriquer ce mur du son au particularisme langagier si précis ?
“Déjà, à l’époque Hawkind, son premier groupe, Lemmy établit une cartographie du silence, son ennemi juré. Il l’épie. Le traque sans cesse. En composant des chansons, il s’attache à ne laisser aucun espace entre deux notes. Quand il monte un morceau avec le groupe, il demande aux autres musiciens de boucher les trous et de redoubler d’intensité afin d’imperméabiliser la chanson”.
Les services secrets sont sur les dents, la NASA ne dort plus. Le vaisseau Motörhead surgit alors des tréfonds de l'océan pour rétablir la balance et traquer le moindre silence.
“Bilan de l’opération, le son revient à la normale dans le sud de l’Europe, mais crée, de fait, un déséquilibre inquiétant avec le nord du continent qui continue de vociférer à 180 décibels. Les ondes suédoises, norvégiennes, danoises, finlandaises sont prises dans les watts. Toute la population tourne casaque. A la tombée de la nuit, des bûcherons se griment le visage pour aller décapiter des poulets en forêt et brûler des églises médiévales.”

Époque, musique, politique, tout y passe. Grand délire, barnum sauce folie furieuse, Patrick Foulhoux ne se prive de rien, et c’est tout ça, finement entremêlé, carburant au son du groupe et à ce qu’il peut occasionner à la planète toute entière (paradoxalement pour la sauver) jusque dans le monde du silence lui-même, qui est jubilatoire.
Pas de soucis d’ego ici, mais des haltères, puisqu’on y soulève du lourd. Poésie, élégie, héliographie, magie, damnothérapie, hymne de loufoquerie et livre poilant d’une richesse infinie.
Rien ne pouvait définir et honorer mieux le Ace of Spades du groupe Motorhead que ce turbo-livre ovni. 
OPERATION ACE OF SPADES, Patrick Foulhoux, Editions Mono-Tone.
https://www.mono-tone-records-editions.com/livresbooks/p/patrick-foulhoux-pratin-ace-f-spades

* : Patrick Duffy est un comédien américain qui s’est notablement faire remarquer dans la série « l’homme de l’Atlantide », cet homme-poisson qui évoluait grâce à des pieds devenus des palmes (il arborait, de ce fait, ou d’un autre, un maillot de bain jaune du meilleur effet).
 ** : Oui je sais, je mourrai indigne. Outre cette carrière génialissime, doublé d’apparitions aussi poussives dans la série Dallas, Patrick Duffy tentera une sorte de carrière européenne dans la chanson gluante. En résulta cette ignominie et la preuve, parfois, que le silence s’avère, malgré tout, nécessaire.


lundi 22 novembre 2021

PERDU EN LUI-MÊME ET EN CE MONDE, sur Alain Guiraudie

      Le cul est révélateur et UN révélateur, même si pour un dépressif chronique comme Lars von trier, par exemple, son utilisation excessive (ou obsessionnelle/ Nymphomaniac), elle, renvoit à une impasse (Forcément, petit filet d'eau qui ruisselle là ou il peut et comme il le peut entre ces deux monolithes que sont la vie et la mort, que reste t'il du désir ?)

Le sexe est révélateur de qui l'on est. Finitude, horizon, complément, source de découverte, vie à reconstruire (lorsque siège de destruction), boussole et centre de gravité qui nous permet d’être et de grandir.

Chez Guiraudie, il se vit dans une normalité quotidienne paradoxalement moins cachée et d’autant plus libre que la traditionnelle familiale plus ou moins vouée à la reproduction.
Toujours accompagnée d'une attention extrême à l’autre, ses personnages vivent si naturellement leur sexualité qu’elle en est jubilatoire et libératrice.

Le désir est aiguillon de vie et ferment de toute créativité.

La volonté de jouir, de vivre joyeusement et librement autour et avec ça, et de le vouloir pour les autres, résonne mal dans une société marchande, idéologie qui rend tout vulgaire, attractif, performant, clinquant, violent, idiot, immédiat, sectorisé.

Guiraudie met en scène avec amour le sexe homosexuel mais évoque avant tout la manière chaleureusement libre dont il entrevoit la vie pour tout un chacun. Là ou dans ses films, un programmateur chercherait un prisme pleurnichard, une morale, une excuse filiale à famille réunie à la fin (Spielberg), Guiraudie, lui, convoque la liberté. De celle qui passe par le corps mais également par le corps social, exprimant alors ces autres sujets importants à ces yeux : le réel, le quotidien, le monde du travail, la vie sociale, l’autre vers qui, d’une façon ou pour une autre, on tend.

Le réalisateur n’a finalement d’intérêt que pour cette humanité faite d’ouvriers, de petits patrons, de chômeurs, de retraités, de paysans, de jeunes qui s’en branlent et de vieux qui s’adonneraient bien aux mêmes aimables penchants. De ceux dont les désirs sont souvent contraints par des forces qui les accablent. Son humanité nait de l’affection qu’il leur voue.

Dans Ce vieux rêve qui bouge (Moyen-Court (2001), il plonge dans un monde du travail arrivé à son terme. Usine, décrépitude, fin d’une époque, ouvriers relégués errant dans des coursives désertées, couleur cuivrée d’un soleil couchant qui glisse sur l'acier à l’abandon, au milieu d'une stupeur qui fige et ponctue la vie de tâches quasi-inutiles donc supérieurement urgentes. Pour sembler occupé, s’occuper, pour ne plus penser. Tâches qui surlignent douloureusement la fin, mais pas pour tout le monde, puisque la déconstruction des machines, afin de les expédier en pièces détachées ailleurs, échoit au personnage principal du récit, lui-même travailleur détaché ; des autres, du destin de l’usine, de tout. Individualité surnageant au milieu de cette lourde mélancolie commune, qui, dans un arrachement sensible en silence absolu qui se pose sur les lieux, les éloigne déjà les uns des autres. 

De ces vies au ralenti entrecoupées d’apéros, de gestes d’une camaraderie qui cherche à retenir un temps désormais compté en heures. Derniers échanges qui n’esquiveront pas la désillusion de l'après pour ces d’ouvriers abandonnés (qui pourraient s’abandonner autrement ?) avec leurs machines, aux vies entièrement dévolues à celles-ci, victimes d’une trahison d’autant plus douloureuse qu'elle touche l'intime et le commun.

Restent ces petites tâches à effectuer comme des petites touches de peinture sur un tableau.

Le cadre se rétrécit alors, symbolisant les possibilités du lieu et ses promesses évanouies.

« Je ne vais pas balancer ça aussi sec » avait dit Gainsbourg. Pudeur, et des sentiments, corps, âmes et êtres, qui savent qu’il n’y a plus de réponse à leur situation, sauf l'épidermique accusation fielleuse visant toujours "ce plus fainéant qui serait la cause de ». Le répressible et le réprimable, recours des faibles, là ou l’ex-réprouvé, l’ouvrier homosexuel déconstruisant, devient alors l'incarnation d’un nouveau fort, puisqu’enfin libre de ne plus être contraint de trainer là par obligation familiale, filiale, générationnelle ou simplement de devoir rentrer dans le moule, avec la supériorité que lui confère son emploi de fossoyeur de leur machine-outil à eux.

Vive la fin de l’usine alors ?
Et la libération des corps et des esprits ?

Oui, la mélancolie est un soleil couchant qui laissera place à un nouveau jour et ses nouveaux codes disant que s'il n’y a plus grand chose à espérer, il y a néanmoins tout à reconstruire (tant que ça n'est pas à l'identique).


Sorti de l’usine, Guiraudie repart sur ses chemins aimés : La communauté rurale rock’n’roll.

Dans Pas de repos pour les braves, 1er long métrage, il plante son décor dans ce qui fut probablement une partie de son enfance, de sa jeunesse.

Un jeune narre un conte philosophique à un autre dans un PMU, avant de l’insulter, de traiter tout le monde de con et de quitter les lieux.
Intriguant début rebattant les cartes d'une normalité villageoise qui ne le sera finalement jamais, puisqu'après avoir disparu physiquement, on fera de lui le suspect principal du massacre des habitants d'un lieu-dit à quelques km de là.
A partir de là, l'espèce de fable philosophique verse dans une farce grand guignolesque virant polar. Comme dans la mise en scène de sa sexualité (et des interrogations qui vont avec), Alain Guiraudie ose tout, et c'est tout aussi fascinant à regarder que jubilatoire à vivre.
L'espèce de polar américain ahurissant qu'on dirait filmé par d’hilares copains de 12 ans un soir d'hiver dans une commune perdue de l'Ardèche devient alors fil du récit.

Nul besoin d'avoir quelques pratiques artistiques pour savoir que personne ne ferait un truc pareil. Et pourtant si, Guiraudie le fait, lui. Et ça donne un ovni et quelque chose de jamais vu à ce jour. Chez lui, ce faux amateurisme maladroit est le ferment de sa magie. Et c'est dans son second long métrage Voici venu le temps qu’elle prendra corps.

Le monde paysan, ces camaraderies d’êtres liés entre eux, simplicité bourrue d’une communauté transmise par les anciens. Ils occupent le terrain, ces jeunes, oui, mais qu'en faire ?

Bruno Dumont n’est pas loin, mais tandis que celui-ci grossit le trait pour caricaturer ses personnages, Guiraudie lui, l’affine et le tord dans tous les sens pour en tirer justesse extrême et une étrange réalité ponctuée d’une rafraîchissante absurdité. Le réalisateur est un ado imaginatif et glandeur qui joue, jubile et cherche à jouir tout en faisant jouir.

Boucle temporelle d’un bout de vie à rêver dans un bourg.

Qu’importe l’histoire, finalement il n’y a que le voyage qu’on fait emprunter à soi et aux autres. Guiraudie semble dessiner ici un portrait de lui en jeune tourmenté dont la question ultime serait de fuir ou de rester, mais qui reste planté sur la place de l’église du village à l’aube du désir de créer.

 

Son amour de la campagne se retrouve dans Voici venu le temps (2005), fresque moyenâgeuse picaresque et roman courtois d’une cocasserie hardcore finalement assez moderne, essaimée de nobliaux, bergers, paysans, guerriers et bandits de grand chemin parlant une étrange forme d’Occitan revisité.

S'incarner dans sa terre semble une obsession du réalisateur, qu’on dirait cherchant à tâtons ce qu'il aurait perdu. Ses racines, qu’il injecte là dans une histoire visant à retrouver une jouvencelle enlevée par un brigand.
Le personnage principal, au milieu de sa quête, va ponctuellement se réfugier (essayer de baiser) celui qu’il aime, un vieux retraité marié pour la forme sociale. Et tandis que celui-ci passe son temps à bricoler une machine complètement inutile (fuyant ainsi dans les méandres de l’incohérent pour éviter de devoir trop se regarder en face), le guerrier inassouvi aime à se reposer entre femme et retraité.

Mais en ces temps de paysannerie et de noblesse, la lutte des classes est également là, toujours bien présente. Chez le réalisateur, tout est très normalement ahurissant. Le film se clôt sur une époustouflante scène de grivoiserie campagnarde où ce ne sont plus des nobles qui partouzent au château mais des gueux ripaillant (et qui baisent et dansent) sur la lande.

Guiraudie, indéboulonnable utopiste, s’éclate et mène son propos jusqu’au bout.

Dans ses premiers films, le réalisateur semble passer d’une certaine pudeur à un dévoilement progressif. Sexualité homo placée dans un cadre volontairement délirant, comme pour en souligner, en opposition, l'absolue normalité. Oripeaux dont il finira par se défaire complètement dans L’inconnu du lac.

Dans le Roi de l’Evasion, l’usine est une petite entreprise et le local ce paysage des alentours d’une petite ville où résident encore ces boîtes familiales qui se battent pour ne pas couler.

Le personnage, gros bonhomme de la quarantaine, placide, bourru, un peu austère, travaille dans une succursale de vente de tracteurs. Commercial, il conseille des agriculteurs. Il lambine au niveau chiffre et assiduité, puisqu’on devine qu’il s’en fout un peu, et notamment lorsqu’il va s’endormir auprès d’endroits de drague gay, là où parfois, son patron le retrouve.

Il ne vend pas grand-chose mais a une clientèle fidèle. Il est respecté parce qu’il est honnête, gentil et simple. Il fait du vélo et on l’invite à des pots tout en lui signifiant qu’il pourrait quand même en foutre un peu plus, mais il reste toujours placide continuant sa petite vie où il se fait bien chier (comme apparemment tout le monde dans cette petite ville).

Mais la morne plaine n’est pas seulement ce vide de paysages de zone industrielle entrecoupé de baises rapides (et de causeries) dans les bois autour d’endroits de drague, c’est également de savoir que la morne plaine s’est propagée à soi, y creusant un sillon de sinistrose comme c’est pas possible que seul l’apéro entre copains éloignera un peu.

Ses désirs de liberté vont alors coïncider avec ceux de la jeune Hafsia Herzi (qui étouffe, soit avec des copains qui en sont à vouloir la violer, soit avec des parents obtus, dont il connaît le père chez qui il va boire des canons). La jeunette est encore très aveugle sur ses sentiments, ses désirs, sa sexualité. Il lui offre alors la liberté l'extirpant de l'emprise familiale afin de fuir avec elle. Une véritable rencontre et l’histoire d’amour de deux inadaptés qui s’adapteront profondément l’un à l’autre. Et son désir à elle, éveillant le sien, viendra en partie du fait que ce preux chevalier Armand (aimant ?) l’a sauvé du mal (parents, pseudos-copains, vie de merde).

Comme si le réalisateur, à sa manière, revisitait la fable tragique.

Territoires de découvertes en friche, aux désirs parfois contradictoires qui n'obéissent à nulle règle, la vie, en nous, se charge d’affiner les choses et de se trouver, mais cette jeunette désordonnée, et lui, forment alors le plus beau couple d’errance qui soit, celui qui ne durera jamais.

Revient alors la réalité simple de la vie, entre les bras d’hommes mariés de la communauté, cafetier, retraité, père de la jeune fille, commissaire, soulignant l’hypocrisie totale des hommes. Comme toujours chez Guiraudie, la farce rejoint la fable.

 Chaque film du réalisateur mériterait bien évidemment un éclaircissement et un approfondissement que mon passage de l’un à l’autre ne permet probablement pas.
Quelques petites touches, de peinture, quels cols à monter, alors, des balades, errances et autres rencontres à faire, toujours.

 Dans RABALAÏRE, son dernier livre, son écriture est un fleuve volubile que nulle digue ne pourrait arrêter. Un volcan (d’Auvergne ?) dont la lave-langue s’écoule en permanence. Parce qu’il est question de permanence, avec le bonhomme. Et du flot continu d’une langue quasi-uniquement orale. Son texte n’est pas écrit, il est parlé, et jaillit de partout, à l’unisson des pensées du personnage principal. Nulle question de littérature ici, parce que Guiraudie est un paysan arraché à sa terre et qui y revient coute que coute par monts et par vaux, la plupart du temps en vélo.

A l’écouter penser, on pourrait dire qu’il est dingue, ou plutôt, à l’inverse, qu’il raisonne en continu et ça donne un flux ahurissant. Un perpétuel questionnement à propos de tout et à tout instant, fil incertain mais passionné de doutes et d’interrogations : je vais là, j’y repars, j’y retourne, j’y reviens, je prends de la distance, je vais plus loin, je change tout à coup de direction, harponné par l’instinct, le besoin, la nécessité (d’avoir des réponses), instrument animal, homme faible ballotté par ses désirs et fort guidé par sa liberté ; soumis, la plupart du temps, à des forces mues par l’autre, rencontre, curiosité, fascination pour untel, le cul, le désir, la confusion, sous le prétexte de chercher un endroit idéal pour le vélo.
Ecriture qui emporte puisqu’elle est parlée comme dans sa tête, chaos continu d’un Don Quichotte en quête perpétuelle, tour à tour perdu, obsessionnel et pathologique et qui s’interroge sur le bien fondé ou la raison d’aller ici, là, et sur le sens du tout, tout le temps.

Et ça peut être fatiguant, à force, de pédaler toutes les directions à la fois. Mais dans son imagination en perpétuelle ébullition, Guiraudie brasse formidablement le monde.

La révolution, et de l'homme sur l'homme, viendra de la langue de sa terre.

(Mais 70 pages lues sur 800, c'est forcément un peu court pour embrasser tout un volcan😉).

dimanche 25 avril 2021

Navigation en eau trouble ou Le Syndrome de Palo Alto, de Loïc Hecht

     San Francisco, je n’y ai jamais mis les pieds, même si l’évocation de cette ville me ramène aux images d’un pont rouge, vieux et gigantesque, d’un Alcatraz touristique planté au milieu d’une baie, jusqu'à sa géographie en ruelles pentues dévalées par des bagnoles dans quelques-uns de ses films, mais aussi, enfin et surtout, à deux livres récemment lus qui s’y rapportent, déroulant un lointain passé marin très romanesque et une réalité du présent qui serait devenue passablement cupide.

D’un ami, à propos de cette ville, j’avais lu Le Shangaïé, récit fantastique, dans son terme premier, de marins au long-court pionniers et découvreurs d’univers qui utilisèrent les lieux telle une escale, en étape, ou, pour certains, en destination définitive.

San Francisco, Californie, autour de laquelle s’était fiévreusement déroulée la conquête de l’or, cumulait foules arrivées là par charriots, descendues de bateaux, conquérants conquis où déjà vaincus par l'adversité, bref des centaines de milliers d’existences, en grouillement bigarré et coloré, faisaient battre le pouls de ce carrefour du monde, imprégnant parfois ses contemporains des comportements les plus vils : âpreté, violence, sauvagerie, en d’infâmes tripots aux ruelles cruelles jusqu’aux quartiers mal famés dont tu ressors lessivé où massacré par le gain, l’envie, la possibilité de faire fructifier pouvoir, puissance, richesse.
La Californie 
fut l’aboutissement géographique de la conquête de l’Ouest, la station ultime, la volonté d’enrichissement absolu, mais, aussi, une fuite en avant, qui, si elle en fit gagner quelques-uns, fit probablement perdre tous les autres.

Peut-être pour cette raison qu’à lire Le syndrome de Palo alto, de Loïc Hecht, on pouvait y voir l'effroyable dérèglement du
 balancier social. La différence entre riche et pauvre n'était plus de l'ordre du simple riche à millions au plaqué contre un mur à y faire la manche. Non, ça avait pris une ampleur démesurée avec cette nouvelle génération souriante à baskets portée par le cool, résultat et résultante d'une histoire ou des êtres humains auraient, comme toujours, voulu s’extraire de leurs conditions. En vérité, et comme d’autres, c’était de leur simple humanité qu’ils avaient dû vouloir s’extraire, nouveaux Dieux sur un nouvel Olympe, cul posé sur une montagne de billet sur-sécurisée au sommet du monde.

La dichotomie sociale rajoutée à l'histoire des lieux et de ses pionniers m'avaient alors ramené à ma géographie intérieure (imaginaire et fantasmée) du San Francisco du Shangaïe, avec ses récits de conquêtes aussi palpitantes qu'aventureuses et aventurières dans cette ville-monde-port-mondial entre 19eme et 20eme siècle.

Le San Francisco d’aujourd’hui était autre. Une antithèse, où très mauvaise photosynthèse, même si ce même appât du gain avait poussé d’autres sortes de conquérants à venir s’y déployer.
Si Stanford était le nom d’une université, 
aux alentours avaient surgi de curieuses villes-entrepôts du nom de Facebook, Google, Linkedin, Dropbox, etc,…
A défaut de gagner l’assentiment de ses proches voisins, qui crevaient sous les impayés du fait d’une augmentation sensible des loyers du fait d’une spéculation hors-norme due à cette terrifiante nouvelle classe dirigeante, l’idéologie dominante s’était répandue sur la ville 
comme sur la planète entière, et l’oreille d’antan aurait pu percevoir, fébrile, tremblante, les bruissements très lointains d'une nouvelle conquête de l'ouest, celle de l'immédiateté et d'une machinerie toute-puissance prolongeant l’humain jusqu’à l’immortalité, ce juteux marché technologique des siècles à venir. En vérité, loin d'être un magicien du merveilleux, l'humanoïde ici-bas possédait plutôt l’envie de se faire un max de fric et des roubignolles pavées de diamants, tout en souhaitant dominer la populace et briller à ses yeux sous couvert « d’aider à faire progresser l’humanité », terminologie faux-cul sensée faire passer la pilule de son extraordinaire et presque fascinante hypocrisie.

Ce Palo Alto là était une marque de fabrique 
qu'on raccrochait à ses rêves les plus fous, et aussi, en vérité, à ses rêves les plus cons, temple de la réussite, des start-up, du capital-risque, de fonds d’investissement à six chiffres, des dizaines de millions, voir parfois, pour de très rares, et après des années d’une haute lutte à détruire à peu près tout et tout le monde autour de soi, des juteux milliards. C’était la nouvelle conquête de l’Ouest, royaume du start-uppeur et centre du monde de l'idéologie nouvelle. Et même si les panoplies avaient changé, les classes sociales, elles, n’avaient pas suivi, puisque ça n’était toujours pas les marins où la plupart des habitants de la ville qui pouvaient se payer de longues et couteuses études d’engineering-je-ne-sais-quoi. Cette ville accueillait désormais à bras ouverts des prédateurs combinant égoïsme cool et sauvagerie nouvelle formule, tout en répandant partout leurs laides vitrines au coloris neutre correspondant au standard dégueulasse mais très rentable du moment. Comme si le monde réel et social n'avait plus qu'à disparaître où s'uniformiser absolument, remplacé par l’univers cliquant du numérique informationnel personnalisé.

Dans la réalité, et d'ailleurs partout dans celle du monde, le Palo Alto avait toutefois sa version pauvre, larguée, déconnectée, où une autre population n’arrivait même plus à surnager. Des velléités de révolte y avaient alors grandies, comme partout, afin d’essayer de lutter contre cet état de fait. Au regard d’un marché immobilier devenu fou, des radicalités surgissaient. Et les rois de la Silicon Valley s’étaient inquiétés, s’enfermant plus encore dans cette paranoïa qui les caractérisait tous.

C'est en cette période charnière que prend corps Le Syndrome de Palo Alto, récit noir et merveilleusement documenté sur l’âme humaine et ses machineries technologiques, écrit d’une plume alerte et qui résonne bien au-delà (et c'est heureux) des monteurs de start up à millions de dollars convolant dans un univers de travail maximum, de communications positives débilitantes, de lèche à essayer d’intéresser un investisseur, sur fond de sex-cam et de sourires faux-cul.
Passionnant parce qu
e nous avons presque tous, désormais, un smartphone et/ou différents comptes dans les réseaux sociaux (un peu moins dans les paradis fiscaux) et parce que ça pourrait même être le futur obligé d’une nouvelle génération. Une génération solitude et servitude, exhibition 2.0, sexualité par écran interposé, rêves de montagnes de pognon pour mieux y dominer paysage et compagnie, jusqu’à la négation du vivant (pas assez performant) et une souveraine distanciation sociale (sans même avoir besoin d'une pandémie).
Enfermé tout seul à taper du code, c’était finalement le modèle de vie maladif à la Zuckerberg et compagnie que vous alliez finir par adopter, en guise de nouveau monde. Même si tout était fait pour donner l’impression d’un azur bleu où tout le monde communiquerait dans la béatitude universelle avec tout le monde (ce qui, intrinsèquement, n'était pas tout à fait faux).

Ce livre, outre le fait qu’il combine très avantageusement roman noir méticuleux, thriller extrêmement documenté et pamphlet visant ce même monde qu’on nous a vendu tout en le décortiquant, dessine également avec génie le portrait d'individus se complaisant dans un narcissisme absolu, secondés par une idéologie de l'individualisme portée à son paroxysme.
En vérité, derrière ce simulacre, l’être humain s’y dépossède de lui-même. En réalité, derrière ces masques, semble clignoter une seule vérité. Idéologique, et qui finalement ne tient qu’à une idée simple et finale : abolir la mort. Faire de l’être humain une machine pour correspondre à ses rêves de gamin et rafler des milliards de dollars avec son scénario de science fiction tout en essayant de bricoler en même temps (ça tiendrait comme ça pourrait, dès lors qu’on y aurait intéressé un maximum de monde) un sens philosophique, voir « étique », à ce qui n’en avait pas et n’en aurait jamais. 

Chez l’homme, son idéologie de la destruction de la nature irait jusqu’à se l’extraire définitivement de lui-même, et c’était, in fine, mais enfouie et cachée, et selon ce qui ressortait de ce livre, la finalité quasi-inconsciente et définitivement meurtrière de la Silicon Valley.
Tout autour, l’université de Stanford, d’où sortaient ces cerveaux 
tour à tour avisés et infatués, et un peu plus loin, les succursales de tout ce que l’Amérique comportait de terminaux de sécurité, d’analyse, de flicage hors-norme, de systèmes de surveillance, de Research State Center de pointe dont les dirigeants possédaient également (oh comme c’est curieux) une part majoritaire dans les médias les plus en vue.


Marc Klein est un ex-startuper dont l'entreprise a fini par faire de l’argent mais qui s’est fait débarquer donc déposséder de celle-ci et en a gardé la blessure de l'amertume. Luz Herrera, colombienne originaire de Medellin et ex-propriété d’un sicario abattu, s’est installée aux USA avec un mari colombien qui, à son tour, sera assassiné. Obligée de travailler, elle devint Cam-Girl. L’info finissant par fuiter provoquera son éviction de la fac de Berkeley et le besoin de payer son loyer fera le reste. Mais si Cam-Girl est son moyen de faire de l’argent, Instagram est le moyen qu’elle a trouvé de se faire une image et de cultiver sa marque sous couvert de fitness afin de pouvoir la monétiser ensuite.

Ce capital humain dématérialisé (nombre de followers) était devenu l'étalon de la valeur sociale de l'individu. Prisme du narcissisme outrancier, mise en scène continue de l'homo Connecticus (photo, selfie, image, Instagram) constituait la manifestation la plus criante d'une civilisation en pleine phase maniaque.
 (page 101)

Marc Klein, fasciné par cette colombienne, finira par l'approcher. Aigri, il lui fait de longs discours qu’elle comprend mieux encore au regard d’un traumatisme récent. Le besoin de vengeance va alors les souder, tandis qu’au même moment, un mystérieux collectif nommé VIRUS s’en prend aux symboles du capitalisme et des GAFA et qu'au coeur d’un autre secteur de pouvoir grandit, pauvreté oblige, l'âpreté aux gains : Le journalisme. Un journalisme payé aux buzz et aux clics. Du buzz pour le journal, du retweet par milliers et un zéro de plus sur le chèque du journaliste. Néanmoins, s’il reste à celui-ci un vrai intérêt pour l’enquête et l’investigation (lire à ce propos l’excellent Journalisme, d’Olivier Villepreux, aux éditions Anamosa), il n’en restera plus grand-chose face à la recherche d'une visibilité maximale, ce genre d’officine appartenant aux mêmes investisseurs milliardaires qui, s’ils acceptent une critique pour la forme, n’accepteront rien d'autre que l’idée de faire du chiffre.




Anton Faithfull, parachuté par une plus grosse enseigne (avec son ex-chef du New York-Post) pour faire les poubelles de la Silicon Valley et se farcir du people, possède un excellent réseau et le moyen de faire surgir du clic, puisqu’il tire ses infos (sécurité, groupes industriels, potins visant ces mêmes multinationales, groupuscules, etc) d’un panel d’informateurs allant de l’ex-flic théoricien passé au privé pour vendre à des multinationales son concept d'analyse préventive chiffrée de la criminalité grâce à des projections (Minority Report inside) aux membres du groupuscule VIRUS qu’il arrivera à interviewer.
Idéologue, penseur (il délivre un tout autre discours en public), adepte du transhumanisme, Philippe Tapp, lui, est industriel, investit dans des dizaines de Venture-Fund, et se trouve être, accessoirement, patron du journal dont Anton Faithfull tire ses revenus. En privé et devant quelques témoins estomaqués, son vernis humaniste craque vite.




Le récit de l'Amérique contemporaine et celle de l'information, épicentre du monde lui-même, celui-là même qui nous surveille entre ses algorithmes, est là décortiqué d’une façon redoutable. Fascinante mécanique que l’auteur nous fait vivre de l'intérieur pour mieux en comprendre les rouages et connexions, tant cette dinguerie mène tout droit à l’asservissement de l’être humain ou mieux, ou pire, enfin va savoir, à sa folie. 
Analyse journalistique fouillée et portrait au vitriol des suiveurs d’une gigantesque machine à fabriquer des interactions constantes pour gogos (nous), tout en générant de l'argent. Roman noir, pamphlet, texte se servant de la fiction pour mieux dépeindre et raconter un univers de pur chaos, incontrôlable maelström attirant toute la planète à lui dans sa démence techno-scientifique. 

Restera le besoin de fuir la ce
ntrifugeuse et sa technologie, s’éloigner, prendre le large, à l’image de ses bateaux confiés aux hasards de la nature, au vent, à la mer. Mais, cette sorte de navigation-là, du temps des Shangaïé*, était elle vraiment plus souhaitable que celle qui prend corps sur un simple écran aujourd'hui ?

En attendant, foncez ⭐⭐⭐⭐


*Shangaïé : Etre shangaïé est un terme maritime américain qui signifie être enrôlé de force comme matelot.
Le syndrome de Palo Alto / Loïc Hecht - Editions Léo Scheer

vendredi 4 décembre 2020

(Je te fiche mon) Billet de Noël

      Et pendant ce temps-là, des livres sortaient le museau de l’impression pour aller rejoindre les palettes de l’industrie du divertissement. Comme l’eut dit un certain, en d’autres termes et dans l’un de ses posts, ces livres formaient les produits nouveaux du « marché du livre » ensevelissant ainsi les millions de précédents, noyant et noyautant la mémoire universelle pour la remplacer par une nouvelle, plus au fait des tendances du jour, et qui servirait, comme souvent, les intérêts des mêmes. L’effet rouleau-compresseur d’une industrie qui se pare généralement de vertus tout en faisant mine de ne pas voir son impitoyable pouvoir, et sa capacité rapace à faire plier, se soumettre, à signer et parapher la disparition de livres qui ne bénéficieront pas d’un soutien ni d’une visibilité suffisante pour exister. 

C’était la contrepartie d’un modèle productiviste et de surproduction dominante mais surtout dominé par les plus puissants. Lorsque vous aviez un bouquin en main, dès lors qu’il ne venait pas des rangs d’une bibliothèque (même si…mais c’est pour la bonne cause) pratiquant la gratuité pour les pauvres, vous faisiez tourner une industrie, un accro-business, et quelque part, derrière, des labels, marques, groupes, boites de com, entreprise de pubs, des entreprises tout court, et ces quelques sous-boulots sous-payés qui vont avec. Ca s’appelait la fête de noël, le calendrier de l’avent et ma-main-sur-ta-gueule-pour-l’après.
Bref, vous faisiez marcher un système.

Cependant, nous, les gratte-papiers, on les aimait bien, ces livres, puisqu’on les avait fabriqué en l’immaculée conception de notre cerveau, lors d’un transfert de synapses probablement en cherchant à satisfaire un quelconque roi Priape. On aimait les travailler, les ciseler, revenir dessus, en enfiler les perles parfois jaillissantes en un afflux dans ces corps caverneux inconnus à ce jour, et dont, enfin sorti de l’ivresse brumeuse, relisant la matière somnambulique, l’on gouttait alors et la teneur et la texture. Et on les aimait d’autant plus parce qu’on les savait condamnés, d’ores et déjà éventrés, assassinés, liquidés contre un mur ou moisissant dans un entrepôt, ces livres qui étaient nous, bouts de vie, points de vue, constitués de sang et de tripes, soudés par le joint de colle fin et délicat et prêt à rompre qui reliait l’âme à l’esprit, fomentant miracles où meurtres, ça dépendait.
Ils étaient le témoignage de notre résistance à la mort, qui de toute façon, marché oblige, ne tiendrait pas longtemps.

Nier l’existence du vivant, ça finissait par vous en foutre un coup. Mais quand tu bricoles dans ce secteur, s’il faut malheureusement s’y habituer, il ne faut pas s’y résigner. Puisque c’est d’élimination directe (sur fond de concurrence) dont il est question. L’industrie, elle, sera toujours là, et se nourrira de tout, surtout si ça ne mène à rien et que ça fabrique une mise à jour perpétuellement réactualisée du produit du moment avec les réseaux itou.

Alors libraire, avant de fourrer trucmuche à grosse valeur ajoutée et à gros pouvoir d’achat partout dans cette vitrine que la plupart des plus besogneux d’entre nous, avons, pour certains très malignement, pour d’autres, très amicalement soutenu, entretenu, tenu à bout de bras, click-and-collecté, pense au livre qui ne paye pas de mine mais qui te le rendra au centuple derrière la pile du veule clinquant écrit en gros, et dont le fait qu’il soit « bien fait » est le minimum qu’on puisse demander à un tel gros cul vu les moyens engagés pour.
Tu es bien placé pour savoir que le marché mettra toujours au service de ses employés les plus zélés les commodités les plus avantageuses.
Et puis des prix, des décernements sans discernement, il y en aura au kilomètre, comme autant de glorioles, d’invitations, de remplissage, correspondant à des besoins de faire parler. C’est compréhensible, faut nourrir le secteur et renouveler le cheptel, comme pour l’agro-alimentaire, de salons en week-ends promotionnels. D’ailleurs c’est comme ça que toi, libraire, tu seras en capacité de payer tes factures et ton loyer bien plus qu’avec ces œuvres jamais vues chez média-machin, puisque celui-ci s’éveillera uniquement, tel Pavlov, quand tintinnabulera à son oreille la possibilité du chiffre « qui parle ». Etant donné que, curieuse conception mathématique d’un univers dont le langage est pourtant bien la matière principale, il n’y aura désormais plus que les chiffres, en finalité, à être en capacité de parler.

De ce fait, et comme il est alors question d’offre et de demande, ça tiendra donc à toi, lecteur, d’éviter les produits fabriqués, fait d’actions à la louche en péripéties péripatéticiennes accouchant ses sentiments tel des 38 tonnes sur l’autoroute désespérante du chiffre.
Sois curieux, suis ton instinct, pas le commercial de TF1. Va visiter ces planètes miraculeuses, ces petits mondes humbles et parallèles résonnant si profondément avec tes propres sensations recherchées, celles qui t’aideront à faire vivre, revivre, ou ressurgir ce qu’il y a de plus profond et de plus souhaitable, en toi, celles que la société aura cherché à te kidnapper, te piétinant pour te mettre au pas afin de renforcer le marché ; jamais un commercial placé au milieu de tes désirs ne pourra te dire ce qui est bon pour toi puisque tu es le seul à savoir ce vers quoi, intuitivement, tu tends.
Alors aime les livres résolvant tes nœuds, disant tes empreintes et ta maladresse. En profondeur, et qui crient, hurlent, pataugent, conchient, t’embarquent et te soufflent à l’oreille, que tu es toi, et non pas le gogo d’un panel de lectorat, évite ces ouvrages de mort, habités par rien. Fuis les agences de placement, de communication et les prétentions sponsorisées. Pige à l’avance la construction d’escroqueries subventionnées fabriquées pour ne rien dire, ou cette vague, moelleuse et confortable, de soumission à l’ordre basée sur la répétition, le produit d’appel, la captation de tes habitudes, rouage d’un secteur recherchant des recettes afin de perpétuer ses ventes. Ecoute la musicalité de ces sources heureuses qui s’amplifient lorsque tu te penches vers elles, ne te laisse pas happer par ce monde « qui sait » (pour toi) où qu’on t’enjoint constamment à rejoindre, alors que rempli de ta bienheureuse ignorance, tu est content, béat, tu t’épanouis, t’enrichis, tu vis, enfin. Evite les flics et ordonnateurs en tout genre et écoute uniquement ces chants qui te donnent l’envie et la force de démissionner sur le champ. Ces voix qui font en sorte que tu puisses changer, être un autre, ressembler à demain, à rien ; et être toi, peut-être, enfin ?
Puis, avant de te demander : «  C’est quand, le prochain ? », dis toi qu’on s’en fout royalement, du prochain, puisque ceux qui existent déjà devraient largement suffire.

- Quoi ? Toute cette bafouille pour fourguer tes propres bouquins? Salaud, faux-cul, vendu, le peuple aura ta peau !
- Non m’sieur, on ne dit plus peuple, on dit consommateurs conseillés par les spécialistes du genre (secteur).

vendredi 29 mai 2020

Exemplaire, mon cher (Carl) Watson.

10 livres, 10 tableaux, 10 chansons, 10 jours.

Fourgue ta came, grossiste,
Cultura culturiste,
Conforama conformiste.
Algorithme perroquet, 

médaillé Zuckerberg de l’année ?

Et si, puisque constamment répétée, cette injonction sociale (nommé, nominé, défié, aimablement doigté) finissait par devenir norme obligatoire, horizon indépassable ? Un livre serait-il plus souhaitable sans explication, sans critique, sans rien ? Et surtout sans mots, puisque les mots, hein, paraît qu’y en a d’dans ?
Le livre affectation-biblio, code-barre en librairie, habillé par un modeux nommé charte graphique, n'est-il plus qu’un visuel réduit à sa capacité à nourrir Grollimard et Grousset ? Une photo de tasse à café accompagnée du copié-collé du babouin de service convoquant paresse intellectuelle pour mieux pénétrer celle de l’époque ? En bon gros vrai publicitaire ?

Le but d’un livre est de faire ressurgir la vie. Ni façade repeinte ni nombrilisme exhalant sa propre fadeur, le livre est une guerre (et pas celle de l'autre empaffé) et la volonté d’un crime. Un bain de sang, des tripes à l'air, le don d’une vie et un besoin de destruction comme de restructuration. Et non pas ce qui est péniblement dégluti partout : opportunité, placement de produit, possibilité d’un marché (à défaut d’une île).
Marc Lévy, ce libraire.
Des gueules. Des gueules qui se présentent et se surreprésentent. Le livre ne mourra pas, il est transmissible, mais l’homme, lui, il est irrécupérable.

Si les termes sensés forcer la vente sont bien des appeaux à gogo, ils témoignent pourtant, parfois, de l’arrivée d’un petit miracle. Tel Carl Watson, tour à tour artificier, artisan, orfèvre, voyageur pauvre mais d'une extraordinaire richesse. Si l'humanité menaçait de disparaitre d’un seul coup et qu'on devait choisir mots et phrases pour témoigner d'une civilisation, prions bien fort pour l'embarquement de la totalité de ses livres dans la capsule du futur.

Watson retisse les mondes traversés. A l’image d’un Kerouac, sur et en bordure de route, puisqu'avant tout, il y est question de voyage.
Tanya et Frank traversent les USA en disant le monde zoné, rejoignant Eileen, Camille, Reggie et d’autres errants, cabossés cahotant, camés ensoleillés, trainards entortillés, à Los Angeles.
L’art de Watson fige le monde à en faire miroiter et réfléchir les facettes sensibles. Arrivé à destination, la galerie de personnages sera dépeinte à travers son prisme avec la même justesse et constance que la luminosité particulière du lieu lui-même. Là qu’il observe, un pas sur la route, l’autre sur le bas-côté, afin de mieux voir et dire, la route, son mouvement et tout ce qui se passe en lui comme à des kilomètres à la ronde. Carl Watson ne se fond pas dans le décor. Il est son scénariste et tous les techniciens de son propre cinéma. Il orchestre. Son décalage particulier, fait de multiples échos d’une voix mélangeant scintillement, harmonie et musicalité, donne le vertige jusqu’au cœur de la tournure des phrases. Il n’y a pas de nœud, dans le style Watson, il n’y a qu’une forêt et une multitude de lianes. D’où, cette fulgurance de phrases formant un tout aussi fou que parfaitement cohérent comme disait Bukowski de son Fante trouvé en bibliothèque. Carl Watson, lui aussi, demande à la poussière, mais à celle de cette route qu’il chevauche à moto.
Et dans son univers de boucher caressant sa viande, qu’il détend avant de trancher, les destins filandreux s’enchevêtrent. Se dessine alors la peinture d’un univers écaillé, en escalier, en espalier, qui plonge dans les profondeurs, un monde passant de la lumière à la noirceur mais toujours habité d’une vitalité hors-norme. Seuls les lieux tiennent encore dans cette dérive illuminée par une note pure, un sentiment bleu, un paragraphe hallucinant coulé dans une plume limpide.


A l'inverse de ses trois précédents, hallucination suspendue dans « une vie psychosomatique », vertigineuses et vibrantes nouvelles pour « Hank et le cœur de craie » et « Sous l'empire des oiseaux », Carl Watson s'ancre là à raconter une errance.
Kerouac et Miller, vrais contempteurs de L'Amérique, voyageaient avant tout à l’intérieur d'eux-mêmes. Carl Watson, plus "réaliste" que jamais, décrit les humains et leurs bas-fonds avec la plume précise et habitée de celui qui y a longtemps trainé tout en ayant réussi à s’en extraire. Les cloaques, les microcosmes, les pataugeoires intimes dans lequel baignent les nauséeux. Les bouillons de culture qui en sont dépourvus et qui n’ont plus que méchanceté, cruauté, rage, rire où chaleur, pour émerger (émarger ?) un peu.
Burnside, tes 6 bars, tes tueries dans les coins sombres, tes filles ravagées soumises à des dingues, tes camés sans fond, toiles d'araignées viscérales au plafond, tes lumières obscurément pastel. Tes baises avec ou sang la langue.
Puis, les saisons, puisqu’il faut bien trimer à vivre et remplir et le réservoir de la moto et sa vie à soi, tout simplement, parce que l’usure du monde guette déjà, en ces années 70. Lui et Tanya, des mois au ramassage des pommes avec cette humanité singulière, plus à l’arrêt qu’en marche, abimée mais toujours debout. Surtout quand c’est pour assassiner son voisin. Une cour de miracles où se succèdent errements et soirées au coin du feu, à tout jamais le dernier qu’ils trouveront sur leur route. Ce feu jaillissant de l’âme ténébreuse mais jamais du cœur. Ce feu de colère, de vie, parfois de cynisme, ce feu du récit qui se cherche à chercher des histoires. Des vies racontées à l’intérieur de vies qui ne se la raconteront jamais. Puisqu’elles sont pauvres, et ne tiennent plus qu’au fil d’une jambe. Ivresse, psychique décapé, physique entamé, sombrer dans les eaux noires.
L’air de rien, où de jouer un air de swing bien particulier à lui, Carl Watson recompose ses années de formation à l’errance, celle d’un Rimbaud à permis de conduire qui écouterait tout ce qu’il peut entendre et percevoir du monde.
Un attrayant récit de vie qui pourrait nous échapper lorsqu’on rejoint la niche du conformisme social.
Watson ne taille pas seulement le commun, il dit ce que, tranquillement, terriblement, nous devenons. Notre errance et notre dérive sans comprendre, le mouvement des glaciers qui fondent et l’humanité, déjà usée, qui ne s’y écoulera bientôt plus qu’en flaque.
Ce récit tour à tour fantasmatique et réaliste raconte l’humain échoué. Du troupeau commun à l’individu violemment consommateur, deux sessions antagonistes adoptées par tout un chacun pour survivre mais surtout deux entités mortifères qui se font face jusqu’à finir par écrabouiller toute velléité à la singularité.
Restent ses compagnons ramasseurs de pomme, et sa Tanya, et ses trainards, et ses très incertains compagnons de route où de quartier prêts à se trahir l’un l’autre à tout bout de champs. Et puis ses embrouilles de rues, ses hippies cramés au soleil et consumés à la dope, ses trimards alcoolos peuplant en continu les bars de Burnside, puis, enfin ce Chicago de perdants qui continueront à se battre indéfiniment contre eux-mêmes.
Carl Watson témoigne de notre part d’humanité, celle que les systèmes économiques, politiques, techno-scientifiques ont progressivement évacué, puis irrésistiblement détruit. Avant même l’heure d’une technostructure devenue criminelle (pressentie dans ce récit), celle du numérique, du médiatique, de l’hyper individualisme internet qui ne sert que deux fonctions aliénantes, emprisonnant et empoisonnant l’homme : Le E-commerce, palliant le commerce lui-même qu’il aura préalablement détruit, et la préfiguration d’un système de surveillance de masse organisé et de soumission globale intégrée.

Restent les mots, qui chercheront toujours à s’arracher à leur destruction massive du fait d’une trop grande collusion/soumission à la machine servile de la communication, pour s’attacher à continuer à dessiner, de la plus jolie manière, l’humanité fragile, chancelante, pauvre, mais bien réelle, elle, au moins.


A contre-courant rêvent les noyés, Carl Watson, Editions Vagabonde.