vendredi 14 février 2025

Autobiographie d'une des artistes les plus singulières du XXeme siècle : Marianne Oswald, Je n'ai pas appris à Vivre

 

“Ce livre a commencé sur les nappes de papier des petits bistrots de Paris où j’allais manger en compagnie de personne.

On venait de me couper la gorge.
Les médecins disaient : “Si vous voulez faire le métier de chanteuse, taisez-vous en dehors de vos chansons ; sinon le bistouri du chirurgien n’y pourra plus rien”.
Mais il y avait en moi des choses qu’il me fallait raconter. Les nappes de papier étaient patientes, les images montaient du fond de mes souvenirs et se mettaient à danser. Doucement, les images poussaient sans que je puisse les arrêter, doucement comme moi j’avais poussé, herbe sauvage à l’ombre du dédain.

Un beau jour je pris le bateau pour l’Amérique. J’ai chanté là-bas. Mais lorsque les cordes de ma vie, comme les cordes du monde, furent emmêlées à en étouffer la terre, je me mis de nouveau à écrire ; cette fois en langue américaine.
Pendant ce temps, mes chansons dormaient.

Dans cette Amérique en fièvre, je rencontrai Mimi Pearce et ses deux ravissantes petites filles, Merry et Nancy. Chez elle, loin des grandes villes, entourée de pelouses joyeuses, je finis mon livre, qui fut publié à New-York.
Albert Camus, qui était venu aux Etats-Unis pour y faire des conférences, lut One small voice, l’aima et le rapporta en France.
Mais il fallait que je revoie le ciel de Paris, avec ces étoiles sur des balançoires de nuages en fête.
Enfin je repris le bateau et de nouveau je revis la France.
Je réécrivis mon livre en Français. Et il est devenu…

                                             
JE N’AI PAS APPRIS À VIVRE

Merci à tous ceux qui m’ont encouragée à faire danser mes images sur des feuilles de papier.

                                                                 Cette Marianne ”


  Benoît Broyart, auteur et éditeur, du fait d'une rencontre avec Janine Marc-Pezet, amie de Marianne Oswald les dernières années de sa vie (au cœur du bric à brac d’une chambre sous le toit de l'Hôtel Lutetia) a exhumé l’autobiographie de la chanteuse danseuse actrice parue pour la première fois en 1947.

Récit bouleversant d'une enfance et d'une préadolescence non faites spécifiquement de coups (bien que), ni de coups du sort (bien que), mais d’une relégation quasi-permanente en même temps que de la construction, finalement, d'une personne et d'une artiste. 
Honnie, trahie, rejetée, les souffrances de la petite Marianne auront fini par imprégner sa voix et son être-même.
Récit passionnant d'un bout de vie, d'une époque, d’une éducation qu'elle finira par se faire elle-même parce les autres c'est pire que tout, puis et surtout d'une émancipation, préfigurant ce qu'elle deviendra alors.

Pas de défilé de “connus” dans ce livre lumineux, et c'est heureux, mais une fable touchante et très émouvante (puisque narrée à la première personne du singulier) et qui se lit comme si l'on volait sur les ailes du désir au creux d’un gigantesque appétit de (sur)vivre. 

Récit d'un quasi-quotidien pendant la première guerre mondiale (elle qui était Lorraine, donc un jour allemande le lendemain française) ce qui l'ancre si intensément dans la vie, en son temps, dans sa réalité, dans sa vitalité même mais au-delà, au-delà du temps lui-même puisque c'est finalement le récit émouvant d'une petite fille comme il pourrait y en avoir pas tant que ça.

Nota bene : En ces périodes merdiques qui sont les nôtres, on aurait coutume de dire et la direction des affaires humaines ici-bas elle-même, que le livre serait galvaudé, voir superfétatoire, pour ne pas dire inutile, hein, et puis y en a trop, regardez ces étals de libraires, bouh c'est pas honteux, tout ça pour servir le gauchisme ambiant en plus, et puis ça sert à rien tout ça, à l'heure où la planète devient barge, et où plus que jamais çui qu'à la plus grosse est en passe de foutre le monde en l'air, préconisant en sourdine (ça fait pas encore bien de le dire), et avec un nombre impressionnants de collaborateurs de toute obédience, que le livre est chose un peu inutile puisque finalement pas franchement rentable. A vous qui pouvez aisément vous contenter de consommer, de télécharger une appli, de bouffer de la connexion wifi devenue principal vecteur de la décharge publicitaire mondiale et/ou de vous prosterner devant l’IA étant donné qu’à force, votre cerveau lui-même aura fini par en prendre un coup.

Allez à rebours. 

N'allez qu'à rebours.
Allez vers ces chemins de traverse et évitez les empires suivistes du marché, le marché étant contiguë et généralement adossé à çui qu'à la plus grosse. Barrez-vous, foutez le camp, cassez-vous, rejoignez cette dissidence qui s'appelle le cerveau et ce qu’il conçoit de plus beau loin des impératifs du marché, malgré ce qu’on s'apprête justement à faire de lui pour des impératifs de marché.

Allez, par exemple, chez le dernier éditeur de l'autobiographie de Marianne Oswald, Benoît Broyart et sa librairie, celle-ci fonctionnant selon un modèle propre à l’auteur. Ce genre de personnes, même s'ils ont tant à raconter, ont comme caractéristique première d'écouter plus qu'ils ne parlent.
Moulin à paroles moi-même, j'en ai fait l'expérience lorsque je rencontrai l'auteur et la dernière amie de Marianne Oswald, Janine Marc-Pezet, accompagnée de son charmant accent marseillais, au dernier festival du livre de Quiberon.

Merci à eux pour ce qu'ils sont et ce qu'ils ont fait, et allez voir impérativement, avant qu’une ogive russe ou américaine (kif kif) ne nous tombe dessus, ces coffres aux merveilles que sont certains livres, dont celui-ci, mine d'or, de diamant, de dentelles, et qui a le partage de vie, l’émerveillement, la rage, la colère, la décence et la différence des êtres comme point de vue, point de vie, point commun. 
Et puisqu'en partie, qu'on espère la plus grande possible, ça ne tient qu'à nous de rester encore des enfants (conscients).

Je n’ai pas appris à vivre, par Marianne Oswald, Éditions Benoît Broyart. (Introduction de Jacques Prévert) 



jeudi 16 janvier 2025

Les Iddyles de la complicité, de Carl Watson

     Quand il m’arrivait encore d’en ouvrir, la quasi-totalité des bouquins me tombaient des mains. C’était dû à la période, comme à moi-même, un moi-même peu engagé dans une période peu engageante. Pas spécifiquement du fait que j’aurais dû me chercher un boulot et que ça m’était prioritaire, mais parce que ces livres semblaient sans goût, sans saveur, eux-mêmes désœuvrés d’eux-mêmes quand ils n'étaient pas surgonflés par l’impérieuse nécessité de survie d’un milieu tout entier. Du Voici le temps des assassins, le temps des assassins était finalement arrivé tranquille, puisqu'on l'avait laissé faire, même qu'on l’avait appelé et encouragé, consumérisme, tout en égotisme social personnel, aidant.

S’était alors répandu, avec la coulée sûre d’une source intarissable, cette pesante certitude d’une innocuité totale au milieu d’un monde hardcore ; comme si l’on évoquait Chateaubriand dans l’espace Shampooing d’un centre Leclerc tout ça sur du Gilbert Montagné.
En vérité, la confusion et une façon particulière propre au marché de noyer le poisson avaient créé des dommages irréparables dans le cerveau des plus avancés de nos concitoyens, déjà préalablement abîmés par le vide culturel ambiant mélangé à la société du travail et ce qu'elle vous préparait en tant qu'espace de débilité afin que vous surconsommiez comme un âne à votre tour. Bref, le bouquin était devenu un produit comme un autre, et même plus désirable et attractif qu'un autre. Les capitalistes avaient compris que le cerveau des gens portait en eux une infinité de marchés porteurs en perpétuel bouillonnement à aller pêcher du gros chiffre en continu. Noël en était l'exemple parfait. Plus les auteurs(trices) se présentaient lourds de conséquences, moins ils en exprimaient quoi que ce soit.

Alors quand on en tenait un gros (poisson), qu’on ferrait une promesse, à l’image des chercheurs d’opale au fin fond du bush australien chez RMC découverte, on ne lâchait pas, les copains élevés à mâchonner des cailloux vous auraient regardé droit dans les yeux, alors l’on insistait, déjà parce qu’on avait pas le droit de faire comme s’il n’y aurait pas eu, quelque part, une famille à nourrir. C'était une question de vie ou de mort. Vous allez me dire pour le secteur aussi, hein, mais je vous répondrai, à l'image du secteur lui-même : hors sujet.
Franck Payne, l’autre de Carl Watson, m’était familier du fait d’un premier vrai bel opus (À contre-courant rêvent les noyés) mais l’auteur m’avait, bien avant ça, emporté avec le sublime « Sous l’empire des oiseaux" (Vagabondes éditions).
On avait pas lu ça depuis les grands ; Buk, Fante, Braverman, forcément talonnés par une ribambelle de poussifs. Passer à côté était criminel. C’est pourtant ce que s’acharnait à faire tout un milieu, occupé à chier ses crottes avec l’impressionnante ponctualité d’Amazon relayé par Mondial Relay. Et c’était pas ce vide tout en cooptation plouf-plouf qui aurait pu me démentir, puisqu'il ne finissait plus qu’à s'adresser à un écosystème qui, jour après jour, se réduisait.
Donc, rebelote. 
Des auteurs pareils, ça vous oblige. Ce qu’ils ont dû tirer d’eux-mêmes (d’elles) mérite qu’on essaye de se mettre à la hauteur des enjeux. Car eux le savent, ce qu’ils sont : Vie, mort, totalité, tonalité, non pas Bon A Tirer.
Ce qu’il y avait de mieux sous les auspices ces derniers temps, c’était sans conteste un magicien encore en exercice. Ca tombait bien, c’est ce qu’était Carl Watson.
Je décidai alors de fourrer ma lecture du moment au fond de mon derche et de m’envoler vers les idylles de la complicité.


D'À contre-courant rêvent les noyés à cet opus l’on passait des crevardes années 70 aux eighties bardées de pubards, signe d'un monde en voie d’agonie. Ce qui est bien avec Watson, c’est qu’il demande le maximum (écoute, attention, concentration). L’idée étant, de faire cette partie du boulot qui consiste à se creuser les méninges jusqu’à accepter d’avancer sur un territoire inconnu. Les mots ne vous « pètent » pas à la gueule (ou rarement, puisque la plupart du temps c’est d’un argument de vente dont il est question), il faut accepter d’aller les chercher et c'est à partir de là qu'ils prennent leur profondeur et leur saveur (loués soient les traducteurs).
L’auteur, lui, va au bord de l’inexprimable, il va même au-delà, et c’est à mon avis, le sens même des livres et de la littérature en général ; dépasser le constat, enfoncer la porte de la platitude, changer le paradigme, exploser un verrou du langage pour chercher à exprimer « autre chose », à la limite ce que l’auteur lui-même n’aurait pas voulu, ou ne se serait pas attendu à voir sortir, bref, tenter enfin de découvrir ces terres inconnues de lui mais qui pourtant, en finalité, sont lui, et donc, forcément, nous.
C’est ce qu’on trouve chez l’auteur, cette facilité sidérante à vous faire basculer, par les mots et la langue, dans un cheminement allié à une imagination elle-même reliée à une réflexion profonde. Limites, franchissement, puis…bascule. Sur ce chemin de crête, après y avoir découvert les cimes. Et lorsqu'on redescend, c’est pour l’aventure d’une anecdote hallucinante ou l’aboutissement d’une réflexion troublante doublée du vertige propre à l’immensité du point de vue. Qu’on embrasse et pas que du regard, puisque chez Watson, la conscience géographique semble irrémédiablement liée à la conscience tout court. Le reste est pianotement, classe et grâce. 

Pour dire quoi, vous me direz ? A peu près tout de ce qui nous constitue, ou du moins qui constitue notre nature comme l'expérience qu'on finira par avoir de la vie dans sa belle et simple foutue vraie complexité.
Ce livre est un voyage, une remontée dans le temps et dans sa première partie l'irrésistible (mais très risible) description d'un milieu. Dans la seconde, une découverte de l'Inde, un voyage au cœur de soi et de la relation à l'autre donc aussi de sa perte. Payne (Watson) est désormais plus installé dans sa vie que dans son passé précaire cahotant de boulots en boulots, mais la vie, ses sens, leurs directions et la traduction constante de ce jaillissement de conscience en la forme d'un flux permanent est toujours aussi fascinante à lire. 

Extrait :
“Bernadette répétait souvent que la divinité corrompait et que c’était elle qui détruisait la plupart des gens, car lorsqu’on convoque l’esprit d’une icône pour renforcer sa propre médiocrité en ce monde -que ce soit une déesse, une star de cinéma ou n’importe qui d’autre-, on fait commerce d’une marchandise qui commence à perdre de sa valeur dès l’instant ou elle est acquise. Et puis ces intellectuels populistes qui tentent de justifier le culte de la célébrité en l’associant à des personnages mythologiques se contentent de donner un aspect rationnel à ce que Bernadette qualifiait de paresse spirituelle. Cela, elle pouvait le pardonner, mais pas ces rapprochements irresponsables avec la divinité. D’après elle, le culte bidon de la déesse avait pour seul résultat de rendre les femmes inertes, de les enfermer dans un double lien nocif. Que se passe-t-il, par exemple, lorsque “l’élue” est contrainte de se demander : “qui suis-je pour priver ces masses affamées de ce dont elles ont besoin ?” Personne ne s'intéresse à la solitude qui accompagne cette décision, ni au conflit intérieur causé par l’arrogance et la soumission simultanées. Tout cela afin d’expliquer pourquoi, enchaîna Bernadette, lorsqu’on tenta de lancer les cendres de la Callas dans la mer, elles revinrent en plein visage des participants à la cérémonie. Tel est le jugement des morts. Mais telle est aussi notre complicité avec les défauts d’autrui.
“ Que veux-tu dire par là ? demanda Kathe, doutant des convictions progressistes de son ami.
- Je veux dire que ces personnes n’existent pas sans nous. Nous sommes complices de l’ego d’une femme comme la Callas, tout comme nous sommes complices de la violence de Kali ou de la virginité de Marie, ou de la tragédie de Janis et de Jimi. Et nous sommes tout autant complices du prétendu mystère de Sophie. Personne n’est ce qu’il est sans la place qu’il occupe dans les récits de son entourage. En fait, on ne sait jamais avec certitude qui on est, en dehors de nos propres perceptions et de leurs limites.”

Les Idylles de la complicité, Carl Watson, éditions vagabondes (2023)



jeudi 2 mai 2024

L'enfant rivière, d'Isabelle Amonou


     Il y a des livres qui sont tellement grands qu’ils vous sortent du temps, celui-ci en fait partie. Isabelle étant une copine, la critique est forcément sujette à caution. Sauf que les mots et les histoires ne mentent pas. Puisque d'arrangements, il s'agit là plutôt de dépasser l'entendement. Isabelle Amonou ne boxe pas, elle cajole, façonne, bâtit scrupuleusement, elle affine, creuse et travaille au corps le récit, avant de t'envoyer très loin dans les cordes de son histoire, cette magnifique, immense, tragique histoire.
Flotte tout doucement, comme s'égrenant, le sentiment que par un biais détourné, celui du personnage de Zoé, l’autrice parlerait alors peut-être un peu d’elle-même. Et ce, comme dans tout le livre, dans un style-verbe qui ne laisse rien traîner ni au hasard ; sec, réduit à sa plus simple et si juste expression, et qui n’en est pas moins, probablement même justement de ce fait, prenant, virevoltant, poignant.

De toute part, comme si à son tour il prenait l'eau, le temps lui-même semble s'être accéléré au cœur de cette histoire qui se déroule au Québec dans un futur proche devenu chaotique : Crises, effondrement politique, violents conflits internes, montée des eaux, explosion migratoire, on est passé du Mexique aux Usa aux étasuniens fuyant en masse leur pays pour rejoindre le Canada. L’histoire d’un homme, Thomas, et d’une femme, Zoé, parallèlement à celle d’une famille, séparés six ans plus tôt à la suite de la disparition de leur enfant ; deux histoires qui ne se sont plus croisées depuis, hantées par le ressentiment, le remord, la culpabilité, une colère réciproque que rien n'aura pu apaiser. 

Aparté : J’avais aimé la nouvelle “Reconstruire” d’Isabelle Amonou en ouverture du recueil Rennes no(ir) Futur, où là aussi, mais différemment, une catastrophe climatique dévastait la ville mais finissait par ouvrir sur un pur amour. L’amour qui aurait alors relié Thomas et Zoé dans la tête de l’autrice, préfigurant ce récit ? Son essence, son idée, qui aurait germée à la suite de ses voyages en Amérique du nord, aux confins des civilisations occidentales qui, à une époque pas si éloignée que ça, ne cherchaient qu'une chose : anéantir la culture des autochtones en l’occidentalisant en moult brimades dans des pensionnat religieux sous prétexte d'assimilation ?
Puisque dans cette trame et tranche de vie, et celle de cette famille, en ce milieu, de rivière entre Québec et Ontario, aux confins du ouatarais, Isabelle Amonou ne remonte pas que le fil de l'eau mais celui du temps et de l’histoire du Canada, ainsi que l’histoire tragique des autochtones, récit qui se développe d’une façon époustouflante dans une richesse historique rare.

À partir de là, comme haletant, à bout de souffle, on remonte également le temps d’une passionnante histoire d'amour où les relations du couple vont être tiraillées de toute part : de part leur identité à chacun, leur façon d’appréhender la vie, jusqu’à une autre sorte d’appréhension, justement, celle, lorsqu'il est question, avant le drame de la disparition soudaine de l'enfant, de son éducation.
Réaction du père au récit d'un conte lu par la mère :
- il est trop violent ton récit.
La mère :
- Mais non justement, il faut qu’il apprenne.
Etant chargée de sa garde au moment de sa disparition, tout l'aura alors accusé elle.

Six ans après, Thomas, revenu pour enterrer son père, recroise Zoé. Les souvenirs, le récit de leur vie commune et la douleur de chacun reviennent hanter le présent. 

Son nouveau travail à elle consiste à chasser des enfants isolés migrants pour les faire expulser (“les protéger” s'arrange t elle à se faire croire afin de justifier le genre d'humanité de son action) moyennant monnaie. Sa mère (Camille, nom occidental qui lui a été donné dès son enfance) est une autochtone algonquin alcoolique qui peint pour, sans qu’elle n'en ait pleinement conscience, exorciser son enfance à elle marquée par la violence d’une annihilation de sa culture comme l'a longtemps subie sa communauté traumatisée par les violences, la mise au pas et cette honte qui laissera des traces indélébiles.
Lors d’un épisode de chasse, Zoé va alors croire apercevoir cet enfant perdu six ans auparavant, dont elle, bien plus que lui, évaporé à la suite de ça, n'aura jamais vraiment fait le deuil.

La justesse des échanges des deux parents jusqu'à leurs introspections, à propos de leurs responsabilités ou justement dans leurs perceptions d’une absence de responsabilité au moment de la disparition du petit, est d'une subtilité magistrale. Finalement, ça ne serait pas plus son imprudence habituelle à elle, habituée à flirter et à faire flirter avec le danger le gamin, que la peur soudaine de Thomas voyant l'enfant qui terrifiait souvent ce dernier jusqu'à le déstabiliser (au bord de l'eau, là où ils vivaient), qui auraient pu jouer un rôle dans sa disparition. Mais quoi, alors ? Et qui est vraiment ce gamin à demi-sauvage d'une dizaine d'années ? 

L'incroyable finesse psychologique des personnages pris dans la trame de leurs douleurs est alors étoffé par le mécanisme diabolique de la précision narrative de l'autrice qui embrasse tout le reste : histoire, région, temps, époque, époques qui finissent alors par se superposer enrichissant le récit d’une façon étourdissante.

S’en suivra un tourbillon haletant en forme de recherche de conquête puis d’une reconquête présupposée, là où l'intensité dramatique du roman (l’autrice n'aura jamais autant mérité le terme de romancière) atteint des sommets.
La pluie, la rivière, ces colonies de migrants, ces enfants à l'état sauvage et d’une violence extrême, qui errent, ces guerres intérieures larvées qui ne disent pas leur nom et la reconquête et la reconstruction de l’histoire troublée des peuples comme de celle, faite de bric de broc, mais surtout de violence et de chaos, d’une famille.

Par les femmes, forcément, seules survivantes d’un désastre façonné par les hommes.

mardi 23 avril 2024

Desperado Rivage Flying Circus

     Évidemment, à lister les potes qu’on chronique, ces dernières, à travers un œil critique pointu, pourraient paraître, la plupart du temps, un peu douteuses. Toutefois, si l’on veut bien comprendre, on passe outre. Parce qu’on parle de ce qu’on rencontre, trouve, de ce qu’on aime. De ce qui, de l'avis du gratte-papier qui dirige sa petite barque, n’a probablement pas l'écho mérité, puisque n’appartenant que trop peu au réseau adéquat, n'étant pas soutenu par les commerciaux du secteur, ni n'ayant les recommandations qui feront que vous serez visible même si vous pondez une évanescence fumeuse au milieu d’un océan de silence (plus communément une crotte au milieu du désert).
Alors on œuvre et on besogne, parce qu'on aime, avant tout, et qu’on ne se résoudra jamais à laisser les marchands merchandiser tout en jouant les passionnés et ce même s'ils savent très bien le faire où qu’il sont parfois sincères, reconnaissons-le.

Pour revenir au canasson du jour, le dernier polar de Claude Bathany commence à sa mesure, tel quel, comme l’on imagine le bonhomme quand on le connaît rien qu’un peu :
- Depuis que la loche et moi, on vit à quai sur un bateau, j’ai l’impression que ça va beaucoup mieux. Le matin, je me réveille, petit roulis bizarre, parfois la loche est contre moi, parfois pas, et ça nous change un peu de l'existence à terre, même si, pour les commodités, on reste dans le dur.

Ainsi, sans trop en faire et un minimum en dire, est planté là le décor d’un bord de mer humainement instable voir vaseux inscrit dans une architecture vieillotte, hétéroclite et déglinguée de station balnéaire rattachée à sa petite ville appartenant à un littoral quelque peu indistinct voire surtout très neutre, comme on en voit parfois. Bars à hôtesse, cinoches hors saison, boutiques squattées à défaut d’être ouvertes, lunapark au seuil de la ruine, troquets, troquets, restos, troquets.

Bref, auprès des grandes bleues, n'allez pas croire les militants de mauvaise augure, il n’y a pas que des résidences secondaires plus ou moins vides, il y a aussi et surtout une faune qui y stagne, bref, des gens, et souvent des sacrés, aux histoires qui se mêlent et les relient, et qui s’y éparpillent, y convolent, y guerroient, s’y répandent, y vivent, tout bonnement. Pas forcément des symboles de réussite, parfois même plus communément les racines d’une loose qui, la plupart du temps, aurait tendance à s'éterniser. Là où l’on s'accroche parce que printemps et touristes reviennent, avec ses terrasses qui vont avec, et aussi parce qu’on y a vécu, qu’on y est né, qu’on y a atterri un jour, les coulisses saisonnières, ces années passées entre bistrots, boîtes de nuits, camping, cirque alternatif, ça finit par vous user l'échine comme pas possible.
Outre le fait de jouer de l’accordéon aux terrasses pour gagner sa vie en honnête saltimbanque, si le personnage principal parle à la première personne, se déplace beaucoup, en cette journée qui le verra passer des sanitaires d’un vieux stade à un collectif artistico-expérimental avec ce regard revenu de tout qui signale qu’il n’a jamais été bien loin non plus, sa vie semble pourtant déjà passablement surchargée lorsqu'il quitte la loche et ce bateau pour aller chercher ces choses qui sont, on le devinera bientôt, les quelques éléments disparates de cette pauvre seule misérable vie qui lui reste alors.

Mais d'où vient qu’il se retrouve là ? Comment ce fesse et pourquoi en ce jour, justement ? Ce jour qui va alors dévider le fil qui va le faire et nous faire remonter l'histoire et son histoire à lui, de déambulations hasardeuses en rencontres impromptues au gré du véhicule qui voudra bien l'emmener là où il le souhaite mais pas toujours.
Une succession de personnages haut en couleur va alors ressortir de la tanière mémorielle de la naphtaline racontant le pourquoi du comment il en serait arrivé là, à patauger dans ce torpide merdier communautaire à proximité ou à distance de la loche, en ce périmètre de quelques kilomètres de carte du tendre ou renaîtront alors tous ces fantômes au milieu des vivants comme mille diablotins annonçant la méga tuile.

Comme si Claude Bathany avait construit son histoire et le nœud de celle-ci par la fin, étirant scrupuleusement les fils, filles, cousins, oncles, de ce vaste tissu de ramifications filiales pour construire enfin la trame de ce roman avec un perfectionnisme dantesque, picaresque, dément.

On ne va pas tortiller du croupignon, ni en dire plus, à risquer de dévoiler quoi que ce soit, encore moins à s’amuser à surenchérir dans les mots, surtout que dans le domaine on a affaire là à un de ces plus grands orfèvres.
L’auteur a bâti là, avec cette dextérité à taper les mots dans une si franche jubilation qui vous fait pisser de rire environ toutes les cinq lignes, des scènes si finement travaillées qu’on en revient pas, de toute cette démoniaque précision horlogère ; puisque c’est à un maelstrom-vortex de personnages finement imbriqués qui vous mèneront droit au désastre (tout aussi jubilatoire) de la révélation, auquel on va assister.
Mais c’est aussi l'amour, rarement entrevu aussi limpidement dans les textes du monsieur, qui ressort de celui-ci, tout en affleurement émotionnel.
Avé César.
Livre de génie, à la mécanique huilée à l'infini, pas tant polar que scrupuleuse et diabolique étude de l'être humain en milieu tempéré dans un climat qui l’est franchement pas trop.
A savoir comment Bathany produit de la magie, ça, reste à l'artiste circassien en lui de nous le dire.

Desperado sur le rivage, Claude Bathany, Editions Métailié
(des précédents)

mardi 16 avril 2024

Des nouvelles de Melenez, de Gaëtan Lecoq

     Alors que le polar est souvent investi d’une vocation sociale voire d’une utilité historique plus que de finalité littéraire, ici, si ce livre est complètement littérature, il n’en est pas moins dénué, bien au contraire, d’un intérêt social et historique véritable puisqu’il fait le récit d’une communauté îlienne (imaginaire, l’île n’existe pas) il y a de cela plus d’un siècle.
Malgré un début difficile (mes habitudes de lecture), petit à petit s'y égrène la magie du verbe de l’auteur mêlée aux descriptions ciselées distillant le goutte à goutte d’une atmosphère d’une ampleur très imagée aussi réaliste que peut l'être la rugueuse réalité d’une telle communauté face à la vie, mais également, et surtout, puisqu'on est en Bretagne et pas ailleurs, face à la mort.

10 nouvelles-paysages d’un monde d'outre-monde, puisqu’il y est question de la mer, là où l’auteur fait exister et vivre sa communauté, l’observant en conteur-entomologiste, racontant son et ses histoires, ses tourments, ses conflits, rites, antagonismes, ses guéguerres et ses habitudes. Population si finement observée qu’on en devine le vécu de l’auteur lui-même, jusqu’aux rituels religieux d'une enfance si profondément ancrée que celui-ci n'aurait alors plus eu qu’à se souvenir.

Mais quelle est la part de vérité dans un récit qui convoque autant les contes et légendes sur ces terres aux atmosphères aussi changeantes que le caractère de ses habitants ?

Clichés ? Jamais, puisque l’auteur a l’intelligence d'inclure la dure réalité des lieux et de ces êtres au cœur de la fantasmagorie du récit à l'image du regard d’un enfant qui voit un monde si immense autour de lui que celui-ci en devient démesuré et irréel, donc, forcément, et de ce fait, légendaire. La légende naît de là, en fait. D’une admiration sans borne pour ce qui serait plus grand, donc inatteignable.

La Bretagne n’est pas un pays, mais une multitude de pays, délimités tout en étant illimités, enrichis de langues, rites, coutumes, de cultures et d’histoires, de déplacements de populations jusqu’à l'arrivée de tant d’autres. Mais elle est aussi et toujours un ailleurs qu’on croit avoir perdu ou qu’on cherche désespérément, parce qu’elle ne se raconte pas et ne se racontera jamais dans les dépliants touristiques.
Début 20eme : Deux femmes meurent le même jour, l'une de maladie, l’autre par suicide. Premières pertes dans les deux familles dominantes de l’île qui, en quelque sorte, mais à distance, se font face à chaque extrémité de celle-ci. Si ça vous plante à décor, ça distille surtout ce qui pourrait arriver, en cette Bretagne où quelques kilomètres ont longtemps été la distance séparant le connu de l'inconnu.

Petit à petit, à mesure de la lecture, c’est comme si l’on tombait, en ce monde, comme si l’on en devenait mousse, pierre, eau dévalant le rocher, sable incrusté, jetée du port, frémissement des ajoncs et de la bruyère sur une lande rocailleuse soumise aux vents puis aux eaux d’un océan furieux comme à celles, aussi soudaines et définitives, d’un ciel d’orages tonnant sa punition divine jusqu’au soleil couchant qui embrase, réconforte, embrasse, remue aux tripes.
C’est le propre de la légende que d’arrimer solidement le réel au merveilleux. Et surtout de ce réel fait des sentiments tortueux, tourmentés, torturés, des êtres.
Si je n'ai que trop peu de souvenirs de ces contes et légendes qu'à peu près tout le monde connaît (lavandières, korrigans, Ankou, dames blanches), Gaëtan Lecoq revisite ici le genre à sa manière, recréant d’autant mieux ces récits qu’il aura probablement arpenté lui-même longtemps ces terres rattachées aux rites d’un autre temps.

L’auteur nous parle de l'intérieur de cette bulle de mythes qui en vérité s'appelle l'endroit d'où nous venons, même si beaucoup d'entre nous l'ont oublié, refoulé, tout simplement pas connu.
Certains pourraient même l’appeler froidement, techniquement : la fiction. C’est bien d’autre chose, comme d’un au-delà, dont il est question là, et dont est fait notre pays.

Sinon ne serait-on plus que des villes qui grossissent au milieu de caravanes de vacanciers consommateurs plaçant le mot fête estivale au beau milieu du mot culture tout en faisant mine d’apprécier ce qu’on leur offre-à-la-demande ? Vendre le tourisme comme libérateur, puisqu’il fournira du boulot, comme a été bradé, dignité, culture, savoirs, idée d’un peuple, transmissions. Plus que mémorielle, l’œuvre industrielle du siècle dernier aura été de détruire, voir de faire disparaître, et à défaut de ne pas y arriver, de transformer le maximum de gens en serfs d’une industrie nouvelle. A l’image des langues. Transformer les servants d'autrefois en de nouveaux serfs prêts à accueillir chaque année sa plâtrée de nouveaux touristes. Sous la bénédiction de pierre des résidences secondaires.
Ce retour dans le passé en est donc plus riche et plus nécessaire encore. Et aussi pour voir et savoir et mesurer ce qu’on a pu tuer et/ou, plus simplement, ce qu’on a pu laisser disparaître, en nous, et hors de nous.

Lyrique, mystique, poignant, ce pays est profondément inscrit, ressenti, dans et par le récit.
Ces nouvelles tissent la trame de la lignée des deux familles et ce qui finira par leur arriver. D’un amour perdu dont on ne se remet jamais (m’a fait penser àma nouvelle SLF), noires, déchirantes, donc forcément bretonnes, ces nouvelles nous parlent de la douleur et redessinent les vies avec la minutie d’une écriture qui a su observer et replonger dans nos quelques racines encore visibles encore sensibles.

Du récit épique d’un naufrage jusqu’à celui de la fille du patron fuyant l'emprise (et l'entreprise) paternelle, les destins sont passablement merdiques et les amours forcément très entravés.

Le temps a fait que les Goulven et les Kermorvan, nichés dans leur partie de l’île, ont donné des ramifications d’êtres meurtris par la guerre.
D’une incroyable et si fine description de ce microcosme propre à un jour de marché jusqu’à un très humoristique mais très médical toucher rectal, ressurgira perpétuellement le conflit, du fait de jeux, d’enjeux, de rapports de force, de pouvoir économique et de pouvoir tout court d’une famille sur l’autre. Alors reviennent les figures légendaires, puisque ce sont elles qui finalement parlent et font parler bien mieux que les vivants : Dames blanches, moine rouge, Bag Noz emportant les morts vers l’au-delà, destin tourmenté et au bord du gouffre, puisque c’est même d’un trou de l'enfer dont il est question.

Dans une fin épique et lyrique, l’histoire en sera alors tout à coup éclairée comme le serait une côte entière par un phare au milieu d’une nuit très sombre.

On pourrait s'étaler, retourner le récit sous toutes ses coutures, en faire de multiples lectures, ce fut un très beau moment que ce livre finalement assez court, mais d’autant plus riche et d’autant plus dense.

Et puis j’y ai retrouvé un pays perdu. Celui des contes épiques d’un autre temps mais qui expliquent mieux que tout et que quiconque qui nous sommes vraiment.

Merci Gaëtan. A conseiller urgemment.

Gaëtan Lecoq, Des nouvelles deMelenez, Éditions la part commune.

  

jeudi 4 avril 2024

ÖPERATIÖN ACE ÖF SPADES

     Ne faites jamais ça : Quitter un bouquin aussi prenant pour aller vaquer à quelques occupations que ce soit, sous le prétexte, par exemple, d’un bête tsunami qui aurait emporté la quasi-totalité de votre famille alors qu'au fond vous savez bien que vous n’en avez même plus, bordel de merde, de famille.

J’ai fait cette erreur. Et ç’aurait dû m’être fatal ou du moins rédhibitoire. Comment voulez-vous recoller au monstre ? Réemprunter le sillon du bolide ? Retrouver les trépidations de la machine, aurait vêlé la Bardot au boeuf Gainsbourg ? Facile. Ca vient tout seul, y a pas à forcer le destin ; il est là, tout cru, prêt a régner, prêt à massacrer et il s’appelle Motörhead.

Je le savais. Que Patrick Foulhoux baignait dans son jus ; on ne se refait pas. Expression fausse puisque le gazier se refait constamment, passant du témoignage au travail fouillé du journaliste chroniquant  moult groupe dont nul quidam ici-bas, accroché au réseau tel le veau et ses ataviques compères d’abattoir à leur bavoirs, n’aurait souvent la moindre idée.
C'est dire si Motörhead, lui, il connaît.
Et son écosystème sur le bout des palmes, à l’image de Patrick Duffy nageant dans les eaux turquoises* d’une piscine de Miami avec cette même grâce duveteuse avec laquelle il jette un œil d’entomologiste compréhensif sur Mireille Mathieu dans “Together we’re strong”.**

Ça commence par un black-out sur la planète. Plus de son du tout. La cause : une zone blanche dans laquelle la terre se serait engouffrée. Un dysfonctionnement astral ?
Comme le dit l’auteur :
“Seule certitude, chaque seconde qui passe peut ouvrir une faille spatio-temporelle entre le maintenant et l’ailleurs, là ou jamais la raison humaine ne s’est aventurée”.
Si l’ennemi est le silence, la réponse sera donc : Le tréma sur le o. 
Et qui mieux que Motörhead, spécialiste en la matière, pour fabriquer ce mur du son au particularisme langagier si précis ?
“Déjà, à l’époque Hawkind, son premier groupe, Lemmy établit une cartographie du silence, son ennemi juré. Il l’épie. Le traque sans cesse. En composant des chansons, il s’attache à ne laisser aucun espace entre deux notes. Quand il monte un morceau avec le groupe, il demande aux autres musiciens de boucher les trous et de redoubler d’intensité afin d’imperméabiliser la chanson”.
Les services secrets sont sur les dents, la NASA ne dort plus. Le vaisseau Motörhead surgit alors des tréfonds de l'océan pour rétablir la balance et traquer le moindre silence.
“Bilan de l’opération, le son revient à la normale dans le sud de l’Europe, mais crée, de fait, un déséquilibre inquiétant avec le nord du continent qui continue de vociférer à 180 décibels. Les ondes suédoises, norvégiennes, danoises, finlandaises sont prises dans les watts. Toute la population tourne casaque. A la tombée de la nuit, des bûcherons se griment le visage pour aller décapiter des poulets en forêt et brûler des églises médiévales.”

Époque, musique, politique, tout y passe. Grand délire, barnum sauce folie furieuse, Patrick Foulhoux ne se prive de rien, et c’est tout ça, finement entremêlé, carburant au son du groupe et à ce qu’il peut occasionner à la planète toute entière (paradoxalement pour la sauver) jusque dans le monde du silence lui-même, qui est jubilatoire.
Pas de soucis d’ego ici, mais des haltères, puisqu’on y soulève du lourd. Poésie, élégie, héliographie, magie, damnothérapie, hymne de loufoquerie et livre poilant d’une richesse infinie.
Rien ne pouvait définir et honorer mieux le Ace of Spades du groupe Motorhead que ce turbo-livre ovni. 
OPERATION ACE OF SPADES, Patrick Foulhoux, Editions Mono-Tone.
https://www.mono-tone-records-editions.com/livresbooks/p/patrick-foulhoux-pratin-ace-f-spades

* : Patrick Duffy est un comédien américain qui s’est notablement faire remarquer dans la série « l’homme de l’Atlantide », cet homme-poisson qui évoluait grâce à des pieds devenus des palmes (il arborait, de ce fait, ou d’un autre, un maillot de bain jaune du meilleur effet).
 ** : Oui je sais, je mourrai indigne. Outre cette carrière génialissime, doublé d’apparitions aussi poussives dans la série Dallas, Patrick Duffy tentera une sorte de carrière européenne dans la chanson gluante. En résulta cette ignominie et la preuve, parfois, que le silence s’avère, malgré tout, nécessaire.


mercredi 28 février 2024

Désintérêt, inintérêt, cynisme et volonté de nuire sont dans un bateau

     Sur The Zone Of Interest, de Jonathan Glazer.

     Absorbé par les récits, sidéré par ce que l’humanité avait été capable de produire en matière de pire, je découvris les camps de la mort par ces livres de témoignages de déportés qui se succédaient sur une des étagères du petit bureau de mon père. Comme une porte ouverte sur le mal, qui était, à cette époque-là (adolescence), pour moi comme probablement pour d’autres, une trajectoire possible. On dit “peu importe le flacon pourvu qu’on ait l'ivresse". Ç'avait été un vertige, l’évocation d’un désir de domination et de violence, ces cimes de volontés de pouvoir que j’avais cru voir plus tard régner chez certains de mes contemporains, sous-tendant les rapports humains, interrogeant l’animalité prédatrice et sa capacité de cruauté.
Puis, après le vertige, l’incompréhension et le besoin de comprendre. Dans “la mort est mon métier”, Robert Merle dressait le portrait du commandant d’Auschwitz décrivant par là-même la banalité d’êtres frustres auxquels l’on promettait une ascension sociale fulgurante qui faisait s'accommoder ou même adopter les raisons et la logique du pire.
Puis, fan de BD, je tombai sur ce brûlot d’humour noir inévitablement trash (Vuillemin/Gourio, Hitler = SS), tout en saynettes hardcore affichant la monstruosité comme l’infinie misère humaine. Féroce, misanthrope mais qui déjà ironisait sur l'idyllique propriété d'un commandant de camp de la mort tout en jardin fleuri, en amour des fleurs, en animaux mignons, au sein d’une famille parfaite (image plus bas). Bande dessinée si visuellement radicale et aux traits si terribles qu’elle fut retirée de la vente et interdite à la diffusion par des comités d'anciens déportés. Pourtant jamais, bien au contraire, elle ne contestait ce qui était arrivé ni son ampleur.
Puis au “Si c’est un homme “ de Primo Levi vint Shoah, de Jacques Lanzman, qui interrogeait le silence et ce qui nous en restait dans le temps présent, et aussi celui de ces locaux qui avaient vécu avec où à proximité de l'application industrielle du meurtre.
Silence et images fixes disaient l’entêtement, l’incompréhension mais également la difficulté à transmettre des survivants puisqu'on ne peut dire le traumatisme sans qu'il n’y ait une écoute à la hauteur. Et s’il y a peu d'écoute, probablement plus maintenant du fait du brouillage propre à une intercommunicabilité tout azimut, on devine qu'il n'y en eut moins encore à cette hauteur-là et à ce niveau-là.
Restait alors l’assourdissant silence, et désormais ces formes d’évitements, de ceux qui ne veulent pas entendre ni trop spécifiquement remettre en question, jusqu’à l'expression d’un “détail de l’histoire” qui finalement, de par ce statut conféré, serait alors amené à disparaître, et les raisons qui l’ont amené avec.
Peut-être fallait-il alors de plus explicites, significatives et suggestives images d'absence en même temps que de grande proximité, comme celles du film de Jonathan Glazer qui, elles, disent mieux et plus simplement que jamais. Du fait de la présence de la réalité du camp lui-même, usine efficacement redoutable du passé, décor du film racontant cette même efficacité de jour comme de nuit dans un vrombissement (vomissement ?) permanent qui surgit au-dessus des murailles, tout en brêves visions de l'enfer.
Banaliser, banalité.
Cette même banalité propre à notre temps présent, d’un travail journalier par exemple, de celui qu’effecturont, des années plus tard, les femmes de ménage de ces salles de visite mémorielles qu’est devenu le camp lui-même.
Comment parler d'Auschwitz ? Se taire, écouter, lire, entendre, interroger et arrêter enfin ce temps pour ça, ce temps qu'on devrait impérativement avoir, pour justement pouvoir prendre le temps, ce que contredit tragiquement notre monde à nous dans sa furieuse marche en avant. Le temps c’est de l’argent ou le nerf de la guerre, dit-on, constat primaire à partir duquel toute monstruosité redevient possible, trouvant immédiatement en son gestionnaire aux ordres sa justification. Dans la réalité et celle du film, Gestionnaire-Logisticien en chef pour monsieur le commandant, tout à la perpétuation de son mode de vie confortable pour madame. 

“On a réussi Rudolf, on a réussi “ dit Hedwig à son mari, elle qui ne veut perdre son petit paradis au moment où l'entreprise de monsieur (le Troisième Reich), souhaite le déplacer à la direction d’un autre camp.

Tout, dans notre monde, dit et rejoint l’inhumanité qui a préfiguré, mis en place puis perpétué cette monstruosité-là : L’économie, la gestion, désormais la numérisation, la mécanicité des rapports humains, la froideur radicale qu’elle sous-tend, la déshumanisation progressive, la hiérarchisation des vies, le travail élevé en culte indiscutable, jusqu’au refus obtus de vouloir voir survenir un autre monde (meilleur, possible, voulu). La monstruosité, en nous et hors de nous, est en marche, sans même avoir besoin de nous, d'ailleurs, ni même d’invoquer notre adhésion.
Désintérêt, inintérêt, cynisme jusqu’à la volonté de nuire, des ponts relient ces termes, voilà ce qui fait de ce film important probablement un des plus nécessaires du moment.

Il interroge notre époque et notre humanité tout en nous prévenant que celle-ci pourrait très bien nous en coller une si l’on s’exonère de l’envie de chercher à vouloir la comprendre, et surtout à en souhaiter une meilleure.
A peu de choses près (il suffit parfois de le voir dans les gestes d’une caissière ou dans le regard d’un chef de rayon) notre époque génère les mêmes stigmates que ceux qui ont fait venir les nazis au pouvoir : pression, frustration, isolement, rapports de force, efficacité, performance, précarité, chômage, compétition, compétitivité, compétence.
Un temps cariste, j’ai œuvré dans ce qu’on appelle la logistique. Les nazis furent les champions hors-catégorie de ce secteur d'activité en expansion continue. C’est pas du mal, dont on parle, mais de la normalité, de la banalité et de l'œuvre d’un inlassable et parfois même très honnête travail quotidien qui fait qu'on n’a pas à s’occuper ni à regarder chez le voisin.  D'ailleurs, le voisin, il peut crever. Et puis chacun sa merde.

On parle de film effrayant, glaçant ? Non, ça n'est qu'un film, et aucun film ne l'est, c’est notre époque qui l'est, glaçante.