“Ce livre a commencé sur les nappes de papier des petits bistrots de Paris où j’allais manger en compagnie de personne.
On venait de me couper la gorge.
Les médecins disaient : “Si vous voulez faire le métier de chanteuse, taisez-vous en dehors de vos chansons ; sinon le bistouri du chirurgien n’y pourra plus rien”.
Mais il y avait en moi des choses qu’il me fallait raconter. Les nappes de papier étaient patientes, les images montaient du fond de mes souvenirs et se mettaient à danser. Doucement, les images poussaient sans que je puisse les arrêter, doucement comme moi j’avais poussé, herbe sauvage à l’ombre du dédain.
Un beau jour je pris le bateau pour l’Amérique. J’ai chanté là-bas. Mais lorsque les cordes de ma vie, comme les cordes du monde, furent emmêlées à en étouffer la terre, je me mis de nouveau à écrire ; cette fois en langue américaine.
Pendant ce temps, mes chansons dormaient.
Dans cette Amérique en fièvre, je rencontrai Mimi Pearce et ses deux ravissantes petites filles, Merry et Nancy. Chez elle, loin des grandes villes, entourée de pelouses joyeuses, je finis mon livre, qui fut publié à New-York.
Albert Camus, qui était venu aux Etats-Unis pour y faire des conférences, lut One small voice, l’aima et le rapporta en France.
Mais il fallait que je revoie le ciel de Paris, avec ces étoiles sur des balançoires de nuages en fête.
Enfin je repris le bateau et de nouveau je revis la France.
Je réécrivis mon livre en Français. Et il est devenu…
JE N’AI PAS APPRIS À VIVRE
Merci à tous ceux qui m’ont
encouragée à faire danser mes images sur des feuilles de papier.
Cette Marianne ”
Benoît Broyart, auteur et éditeur, du fait d'une rencontre avec Janine Marc-Pezet, amie de Marianne Oswald les dernières années de sa vie (au cœur du bric à brac d’une chambre sous le toit de l'Hôtel Lutetia) a exhumé l’autobiographie de la chanteuse danseuse actrice parue pour la première fois en 1947.
Récit bouleversant d'une enfance et d'une préadolescence non faites spécifiquement de coups (bien que), ni de coups du sort (bien que), mais d’une relégation quasi-permanente en même temps que de la construction, finalement, d'une personne et d'une artiste.
Honnie, trahie, rejetée, les souffrances de la petite Marianne auront fini par imprégner sa voix et son être-même.
Récit passionnant d'un bout de vie, d'une époque, d’une éducation qu'elle finira par se faire elle-même parce les autres c'est pire que tout, puis et surtout d'une émancipation, préfigurant ce qu'elle deviendra alors.
Pas de défilé de “connus” dans ce livre lumineux, et c'est heureux, mais une fable touchante et très émouvante (puisque narrée à la première personne du singulier) et qui se lit comme si l'on volait sur les ailes du désir au creux d’un gigantesque appétit de (sur)vivre.
Récit d'un quasi-quotidien pendant la première guerre mondiale (elle qui était Lorraine, donc un jour allemande le lendemain française) ce qui l'ancre si intensément dans la vie, en son temps, dans sa réalité, dans sa vitalité même mais au-delà, au-delà du temps lui-même puisque c'est finalement le récit émouvant d'une petite fille comme il pourrait y en avoir pas tant que ça.
Nota bene : En ces périodes merdiques qui sont les nôtres, on aurait coutume de dire et la direction des affaires humaines ici-bas elle-même, que le livre serait galvaudé, voir superfétatoire, pour ne pas dire inutile, hein, et puis y en a trop, regardez ces étals de libraires, bouh c'est pas honteux, tout ça pour servir le gauchisme ambiant en plus, et puis ça sert à rien tout ça, à l'heure où la planète devient barge, et où plus que jamais çui qu'à la plus grosse est en passe de foutre le monde en l'air, préconisant en sourdine (ça fait pas encore bien de le dire), et avec un nombre impressionnants de collaborateurs de toute obédience, que le livre est chose un peu inutile puisque finalement pas franchement rentable. A vous qui pouvez aisément vous contenter de consommer, de télécharger une appli, de bouffer de la connexion wifi devenue principal vecteur de la décharge publicitaire mondiale et/ou de vous prosterner devant l’IA étant donné qu’à force, votre cerveau lui-même aura fini par en prendre un coup.
Allez à rebours.
N'allez qu'à rebours.
Allez vers ces chemins de traverse et évitez les empires suivistes du marché, le marché étant contiguë et généralement adossé à çui qu'à la plus grosse. Barrez-vous, foutez le camp, cassez-vous, rejoignez cette dissidence qui s'appelle le cerveau et ce qu’il conçoit de plus beau loin des impératifs du marché, malgré ce qu’on s'apprête justement à faire de lui pour des impératifs de marché.
Allez, par exemple, chez le dernier éditeur de l'autobiographie de Marianne Oswald, Benoît Broyart et sa librairie, celle-ci fonctionnant selon un modèle propre à l’auteur. Ce genre de personnes, même s'ils ont tant à raconter, ont comme caractéristique première d'écouter plus qu'ils ne parlent.
Moulin à paroles moi-même, j'en ai fait l'expérience lorsque je rencontrai l'auteur et la dernière amie de Marianne Oswald, Janine Marc-Pezet, accompagnée de son charmant accent marseillais, au dernier festival du livre de Quiberon.
Merci à eux pour ce qu'ils sont et ce qu'ils ont fait, et allez voir impérativement, avant qu’une ogive russe ou américaine (kif kif) ne nous tombe dessus, ces coffres aux merveilles que sont certains livres, dont celui-ci, mine d'or, de diamant, de dentelles, et qui a le partage de vie, l’émerveillement, la rage, la colère, la décence et la différence des êtres comme point de vue, point de vie, point commun.
Et puisqu'en partie, qu'on espère la plus grande possible, ça ne tient qu'à nous de rester encore des enfants (conscients).
Je n’ai pas appris à vivre, par Marianne Oswald, Éditions Benoît Broyart. (Introduction de Jacques Prévert)